Une médecine
sans âme ?
     
 
 
         
               
   
" On apprend au malade qu'il y a des entités ennemies et que le médecin les combat, mais on ne lui en dit pas plus que ce que le médecin juge nécessaire pour s'assurer qu'il coopérera à sa propre manipulation " (1)
       
       
  y L’âme perdue  
       
 
Pour nos ancêtres, la maladie était le signe que l’âme s’était perdue lors d’un accident, ou qu’elle s’était faite capturer par des sorciers, des esprits ou des démons. Le médecin qui était alors consulté était un chaman ou «sorcier». Le traitement consistait en une série de rituels ou d’incantations – généralement en état de transe - jusqu’à ce que le chaman retrouve l’âme égarée et la réintroduise dans le corps du malade, lui assurant ainsi la guérison.
 
y L’esprit-maladie (possession)
 
       
Selon cette croyance, ce n’est pas un objet concret, mais l’esprit d’un sorcier ou d’un animal qui a pris « possession » du corps du malade. Le traitement consiste dans ce cas à pratiquer l’exorcisme pour chasser l’esprit par des conjurations et injonctions diverses.
 
  y La violation d’un tabou
           
 
Beaucoup de peuples considèrent que la violation d’un tabou entraîne aussitôt la maladie ou la mort. Ainsi, ce qui était « péché » est devenu pour la psychanalyse « sentiment de culpabilité », et l’on sait effectivement à quel point ce sentiment peut être à l’origine de désordres somatiques et psychiques graves. Le remède traditionnel est la confession, souvent accompagnée de quelques rituels ou prières expiatoires visant à annuler symboliquement l’action négative.
y L'objet-maladie
Aujourd’hui encore, dans de nombreuses parties du globe, des peuplades pensent que la maladie est due à la présence d’un objet étranger toxique dans le corps du malade qui a pu être indroduit à son insu par un sorcier. Le guérisseur va donc procéder à l’extraction de la maladie – généralement par succion – pour en extraire un objet couvert de sang : os, plume d’oiseau, ver de terre, petit caillou, etc. L’objet-maladie étant extrait et présenté au malade, le guérisseur lui assure ainsi sa guérison. Bien entendu, il s’agit là d’une mise en scène préparée et d’une habile manipulation créant l’illusion. Si le subterfuge est révélé, l’effet thérapeutique s’effondre.
     
y La médecine aujourd'hui

Les médecins d'aujourd'hui prescrivent
eux aussi des traitements factices

La médecine condamne unanimement les pratiques faisant appel à des procédés magiques ou à des simulacres de soins. Or les médecins d'aujourd'hui prescrivent eux aussi des traitements factices. Ce sont les médicaments «placebos», dont ils pensent - de bonne foi, au même titre que le chaman - que l’effet thérapeutique sera bénéfique pour le patient, même si le médicament n’a pas d’action pharmacologique spécifique. Néanmoins, cela peut suffire à modifier favorablement le cours de la maladie ... Y a-t-il pour autant charlatanisme ? En fait, lorsque la médecine condamne les subterfuges utilisés pour guérir, elle semble oublier qu’elle procède de la même façon… En revanche, la condamnation est pleinement justifiée lorsqu’une approche magique conduit à des diagnostics fantaisistes et à des traitements sans effets sur un patient atteint d’une affection maligne dont l’issue peut être mortelle faute de traitement pharmacologiquement actif ou d’intervention chirurgicale.

Les esprits possédés ou les âmes volées sont devenus des patients
« schizophrènes » ou des cas de « dépersonnalisation ».

Toutefois, les diagnostics psychopathologiques et les psychothérapies modernes continuent de fonctionner sur le même registre que nos sorciers-chamans : les esprits possédés ou les âmes volées sont devenus des patients « schizophrènes » ou des cas de « dépersonnalisation ». Dans les psychothérapies, il est question de bons ou de mauvais objets internes que l’on montre au patient via le transfert, ou bien on utilise la suggestion sous toutes ses formes pour tenter de faire disparaître les symptômes.

Le responsable du mal est
devenu le code génétique

Par ailleurs, nous sommes convaincus de disposer aujourd'hui d’une meilleure connaissance des phénomènes organiques et psychologiques qu’autrefois, ce qui n'est pas tout à fait exact. Il serait plus juste de dire que nous en avons une connaissance différente. En fait, nos croyances d’antan se sont ralliées à la pensée scientifique, et nous accordons aujourd'hui vis-à-vis d'un diagnostic médical, la même crédulité que l’homme primitif à propos de son âme volée. Cette croyance persiste toujours dans notre monde occidental moderne. Le responsable du mal est devenu le code génétique. Quant aux traitements médicaux actuels – médicaments ou actes chirurgicaux - ils agissent avec la même force de conviction que les pratiques chamaniques. L’origine d’une tumeur n’étant pratiquement jamais connue, on préfère la retirer plutôt que de prendre le risque de s’engager dans des pratiques psychiques incertaines, même si elles sont susceptibles de faire régresser et disparaître l’affection (ce que nous rencontrons pourtant souvent en psychosomatique). Lorsque le chirurgien montre au patient la tumeur extraite de son corps, il agit psychiquement comme le chaman vis-à-vis de l’objet-maladie. Bien sûr, la tumeur est réelle, mais le processus thérapeutique commence en amont, et dépend notamment : de la confiance accordée au médecin qui établit et annonce le diagnostic, du prestige de l’établissement, de la renommée du chirurgien, de la qualité des informations communiquées au malade avant l’opération, de la disponibilité des équipes soignantes, etc. Tout cela est une mise en scène qui va agir sur l’économie psychosomatique du patient, et dont la qualité va directement conditionner son potentiel de rétablissement. Curieusement, de tels paramètres ne sont jamais pris en compte dans les études !

Bien entendu, de tels propos ne manqueront pas de susciter de puissantes résistances. Nous avons en effet la certitude que les progrès de la médecine nous permettent de vivre plus longtemps. Pourtant, ceci est discutable. Car si la science proclame haut et fort qu’il faut éradiquer les croyances au profit d’une objectivation de la connaissance, alors rappelons les faits suivants : Ivan Illich nous indique que « l’analyse des tendances de la morbidité montre que l’environnement général (notion qui inclut le mode de vie) est le premier déterminant de l’état de santé global de toute population. Ce sont l’alimentation, les conditions de logement et de travail, la cohésion du tissu social et les mécanismes culturels permettant de stabiliser la population, qui jouent le rôle décisif dans la détermination de l’état de santé des adultes et de l’âge auquel ils ont tendance à mourir. » (1)

D’après Illich, le second déterminant de l’état de santé d’une population globale correspond aux activités et techniques sanitaires, telles que le traitement des eaux, l’utilisation du savon et des ciseaux par les sages-femmes, l’aération des chambres, les lessives fréquentes, etc., l’impact de l’acte médical sur la santé globale n’arrivant qu’au troisième rang, loin derrière.
Les sceptiques penseront qu’il y a toutefois une corrélation entre la présence de médecins et le faible taux de maladies présentes dans les zones où ils sont installés. Cela signifie plutôt que les médecins choisissent d’exercer selon leur inclination naturelle, c'est-à-dire là où la vie est agréable et déjà saine, où la population est active et jouit d’un pouvoir d’achat en mesure de payer leurs services.

La médecine, ainsi que la foi que nous lui accordons, sont imprégnées de croyances et de mythes tenaces. Ainsi la pensée magique d’antan a laissé place à une autre croyance tout aussi naïve : Croire que le chemin de la vérité scientifique doit passer par le déni de l’irrationalité humaine, alors que la science, dénuée de conscience réflexive, en est tout autant imprégnée. A vouloir réduire l’être humain à un programme génétique rationnel, sans pensée, sans affects, la médecine ne risque-t-elle pas d’y perdre son âme ?..

P.MENARD

(1) Ivan Illich – Némésis médicale, l’expropriation de la santé- Seuil