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Les troubles somatiques
ultra-précoces

(les spasmes du sanglot)

«L'enfant mal adapté est celui
envers qui le "monde" ne s'est
pas adapté d'une manière
adéquate dès le début.»
(Winnicott - L'enfant et sa famille - 1957)

   
     
         
 



Les manifestations somatiques ultra-précoces interrogent toujours sur le plan théorique : de tels processus sont-ils génétiquement programmés ou précocement « créés » au tout début de la vie par des bébés voire des nourrissons ? On peut aussi se demander s’il existe sur le plan individuel un noyau ou une prédisposition hystérique lorsqu’il s’agit des tout premiers temps de la vie…
Toutefois, quelle que soit la symptomatologie somatique rencontrée, les modalités de consultations psychosomatiques restent constantes. Bien que chaque situation soit différente, une prise en charge de la dyade (mère-enfant) ou de la triade (couple parental-enfant) s’impose dans tous les cas.

Notre propos s’étayera sur un exemple de symptôme précoce, très spectaculaire et angoissant pour l’entourage : les spasmes du sanglot.
Un tel symptôme permet de bien se représenter ce qui se joue sur la scène psychosomatique, tant sur le plan des processus individuels que du point de vue des relations avec l’entourage.

 

       
 
       
 

Les spasmes du sanglot se présentent sous deux formes :  

  1. La forme bleue (cyanotique) est la plus fréquente. Le bébé se met à sangloter avec un rythme respiratoire saccadé accompagné de secousses éventuelles. Puis, il bloque brutalement sa respiration en inspiration forcée pendant plusieurs secondes, les globes occulaires peuvent également se révulser, puis l’enfant perd brutalement conscience. Une telle crise est souvent déclenchée par une contrariété qui provoque la colère.

  2. La forme blanche (pâle) est moins fréquente. Le bébé émet un léger cri, il devient très pâle et tombe en syncope. Une telle crise est généralement provoquée par la douleur ou une peur.

Dans les deux cas, les crises sont toujours brèves. Elles apparaissent généralement au cours des premiers mois de vie (toutefois, un cas de spasmes survenu dès la deuxième nuit de vie a été décrit par Rosine Debray pour la première fois dans la Revue Française de Psychosomatique n°25 - 2004). En règle général ce symptôme disparait spontanément vers la 3ème année.

Bien que sans danger, les crises de spasmes du sanglot n’en sont pas moins spectaculaires et extrêmement anxiogènes pour l’entourage dont la réaction est immédiate pour tenter de calmer l’enfant. Ainsi la moindre contrariété étant susceptible de déclencher le spasme réflexe, les parents feront tout pour essayer de satisfaire leur bébé. Un tel processus va donc avoir tendance à évoluer vers la compulsion de répétition, une certaine «complaisance somatique» [1] étant entretenue par l’entourage malgré lui.

Peut-on parler de prédisposition hystérique ?   

Tout d’abord, rappelons que les modes d’expression des conversions hystériques sont somatiques, et qu’elles se présentent sous la même forme que les névroses actuelles (« lourdeur de tête, sensation de douleur, irritation d’un organe, affaiblissement ou arrêt d’une fonction (p.470) [2] ». Toutefois, et malgré les apparences, les névroses actuelles ne relèvent pas pour autant de mécanismes psychiques. Parmi ces dernières, la névrose d’angoisse par exemple, se produit «lorsque l’excitation sexuelle somatique déviée de la psyché se dépense subcorticalement dans des réactions totalement inadéquates (p.51) […] on a ici un bel exemple de névrose qui permet de reconnaître non pas certes une étiologie sexuelle, mais tout de même un mécanisme sexuel (p.53) » C’est moi qui souligne. [3]

Freud maintiendra ce point de vue toute sa vie. Il réaffirmera notamment sa position à l’occasion d’une discussion qui se déroula à la Société Psychanalytique de Vienne entre 1910 et 1911 dont une partie fut publiée en 1912 :
« Je continue de considérer, comme cela m’est apparu pour la première fois il y a plus de quinze ans, que les névroses actuelles - neurasthénie et névrose d’angoisse - (peut-être la véritable hypocondrie est-elle à ranger dans la série comme troisième névrose actuelle) fournissent aux psychonévroses la pré-venance somatique et apportent le matériel d’excitation, lequel est ensuite psychiquement sélectionné et revêtu, si bien que […] le noyau du symptôme névrotique - grain de sable au centre de la perle – est constitué par une manifestation sexuelle somatique. » [4] C’est moi qui souligne.

Autrement dit, on voit comment à partir du « grain de sable » (toxine somatique : asymbolique), va se construire progressivement la « perle » psychonévrotique (la nacre étant la toxine psychique : symbolique).
Que l’on songe même aux symptômes de conversion hystérique formés par simple symbolisation comme le cas de Fräu Cecilie M., qui fut l’un des « plus beaux exemples de symbolisation » observé par Freud [5].

A propos d’une « douleur ténébrante au front, la malade déclara que sa grand-mère l’avait regardée d’une façon si « perçante » que ce regard avait pénétré profondément son cerveau. […] d’autres incidents étaient, pour elle, accompagnés d’une sensation de coup de poignard dans la région cardiaque (« ça m’a donné un coup au cœur ») […] C’était tantôt la sensation qui suggérait l’idée, tantôt l’idée qui, par symbolisation avait créé la sensation» [5].

Mais l’expression « coup au cœur » – au même titre que toutes les autres - n’est-elle pas pleinement justifiée si « l’impression pénible n’a pas réellement été accompagnée d’une sensation précordiale qu’elle [Fraü Cécilie] reconnaît et qui peut donc être reconnaissable» ? [5].
Freud conclura : « peut-être même a-t-on tort de dire qu’elle crée de pareilles sensations par symbolisation ; peut-être n’a-t-elle nullement pris le langage usuel comme modèle, mais a-t-elle puisé à la même source que lui.» [5].
Le soma serait donc le terreau de l’hystérie…

Par ailleurs, nous l’avons vu, « les symptômes des névroses actuelles […] n’ont aucun « sens », aucune signification psychique. (p.470) » [2] Et si de tels symptômes donnent trop souvent l’impression - fausse - de « créer » une psychonévrose, c’est qu’ils ne font, par leur action toxique, que « réveiller les chiens qui dorment » [6] en fissurant, voire en faisant voler en éclats la « perle » dormante, au cœur de laquelle sommeillaient les fantasmes les plus virulents. Le noyau hystérique était donc déjà là, comme le loup dormant dans la bergerie.

Mais peut-on pour autant inférer la présence d’un tel noyau hystérique dès les tout premiers temps de vie ? D’une part, il faut du temps à l’huître pour fabriquer une perle ; d’autre part, la seule présence d’un grain de sable ne suffit pas à produire une perle : les conditions environnementales sont déterminantes. Rappelons également que le grain de sable en question n’est pas fabriqué par la perle, mais provient de l’extérieur (à l’instar des soins maternels qui contribuent à l’érogénéisation du corps de l’enfant).

En fait , la greffe perlière est un processus traumatique. Certaines huîtres meurent, d’autres forment autour de ce grain – appelé nucléus - des perles rondes ou bien de formes irrégulières « baroques », d’autres enfin rejettent ce corps toxique, continuant à vivre normalement jusqu’à ce qu’un nouvel élément intrusif s’installe et trouve éventuellement des conditions favorables à une néoformation. Comme on le voit, le sort du grain de sable dans l’huître n’est pas pour autant définitivement « fixé ». Au lieu de se développer, il peut être abandonné. Tel semble être le destin des spasmes du sanglot.

Frayage somatique et récupération névrotique

Freud explique à propos des conversions hystériques que « l’impulsion à décharger l’excitation de l’inconscient conduit à se contenter, autant que possible, d’une voie de décharge déjà praticable. Il semble qu’il soit bien plus facile d’établir des relations associatives entre une nouvelle pensée à décharger et une ancienne qui n’en a plus besoin, que de créer une nouvelle conversion. L’excitation s’écoule, par la voie ainsi tracée, de la nouvelle source d’excitation vers le précédent lieu de déversement et le symptôme ressemble comme dit l’évangile, à une vieille outre remplie de vin nouveau (p.38)» [7]
De même « dans la plupart des algies hystériques […] une douleur d’origine réellement organique [a] réellement existé au début » [8]

Autrement dit, même si le grain de sable a pu être évacué, il reste une trace traumatique de l’événement. Or ce n’est pas le traumatisme tel qu’il a été qui permet de comprendre les processus en jeu, mais la façon dont cette trace s’est élaborée psychiquement au fil du temps. Et la qualité de cette élaboration dépendra des modalités d’intégration des différentes étapes évolutives psychiques du sujet. «Ce ne sont pas les expériences vécues elles-mêmes qui agissent traumatiquement, mais leur revivication comme souvenir, après que l’individu est entré dans la maturité sexuelle (p.125)» [9].
Cependant, le sujet doit-il nécessairement suivre une ligne évolutive « hystérique » lors de son développement ? Un tel pronostic ne va-t-il pas à l’encontre de l’indétermination de la « sorcière » métapsychologie ?

Puisque la conversion hystérique semble utiliser à ses fins « une voie de décharge déjà praticable », pourquoi ne pas appliquer ce même processus à la névrose actuelle qui trouvera également avantage à utiliser une voie somatique déjà «tracée», faisant ainsi l’économie d’une nouvelle voie somatique ? la différence résultant en ceci, que dans l’hystérie le moteur de la conversion est l’affect déplaisant (conséquence d’un retour du refoulé), tandis que dans la névrose actuelle le symptôme n’est que l’issue inadéquate d’une « expression sexuelle somatique » faute de mécanismes psychiques suffisamment élaborés pour l’absorber.
Quant aux conditions nécessaires pour « créer une nouvelle conversion », elles semblent s’appréhender du point de vue quantitatif (économique).
Dans tous les cas en effet, si la « vieille outre » est débordée par un trop plein de «vin», (autrement dit si une poussée pulsionnelle traumatique – interne ou externe - déborde des voies déjà « tracées » ) les conditions sont alors bien « remplies » pour investir un nouveau terrain somatique.

Bien qu’abandonnés généralement vers l’âge de 3 ans, les spasmes du sanglot peuvent néanmoins constituer un frayage somatique précoce susceptible de favoriser une récupération névrotique ultérieure, pouvant se manifester parfois très tard dans la vie du sujet devenu adulte (après sa « maturité sexuelle »). Nous émettons donc l’hypothèse qu’un tel symptôme puisse se réactiver – soit en tant que conversion hystérique, soit en tant que névrose actuelle - sous une forme atténuée ou modifiée, « inspirée » de son mécanisme physiologique originel au travers de tableaux cliniques divers : syncope vaso-vagale, lipothymie, spasmophilie, voire crise d’épilepsie, etc. ; la notion de « complaisance somatique» trouvant le cas échéant sa pleine justification. Une attention scrupuleuse devrait être accordée à l’anamnèse de tels patients.
De ce point de vue, le symptôme ne ferait pas nécessairement l’objet d’une hystérisation secondaire.

Cela rejoindrait en partie ce que Freud explique à propos de l’épilepsie qui « semble exiger une conception fonctionnelle. Comme si était organiquement préformé un mécanisme d’éconduction pulsionnelle anormale, qui est sollicité dans des circonstances tout à fait diverses, aussi bien lors de perturbations de l’activité cérébrale par une grave affection tissulaire et toxique, que lors d’une déficience dans la domination de l’économie animique, l’énergie à l’œuvre dans l’âme fonctionnant en état de crise (p.211)» [10]

Si l’on tient compte des différentes formes d’affections névrotiques selon les périodes de la vie, « l’hystérie d’angoisse […] est la plus précoce ; y fait suite l’hystérie de conversion (environ depuis [la] 4ème année) ; encore un peu plus tard, dans la prépuberté (9-10) survient chez [les] enfants la [névrose de] contrainte. Les névroses narcissiques manquent à l’enfance. […] Il est connu aussi qu’avec l’avance en âge, l’hystérie ou [la névrose de] contrainte peut se transposer en dementia [praecox], [mais que] jamais l’inverse ne se produit. (p.293-294)» [11]
Cela confirme combien la symptomatologie est étroitement liée aux modalités d’évolution de la sphère psychique.
Par conséquent, les spasmes du sanglot ne peuvent d’emblée exprimer un conflit pulsionnel inconscient capable d’utiliser à dessin le soma en tant que scène d’expression symbolique, ce qui supposerait un minimum de maturation de l ‘appareil psychique, ou tout du moins, une expérience de vie suffisante ayant permis l’édification de mécanismes de défenses. Il en va de la psyché comme de la motricité : bien que disposant de fonctions motrices opérationnelles, le nourrisson ne peut d’emblée marcher, courir ou sauter.

 

Névrose d’angoisse ou Hystérie ?   

Rappelons que le texte de Freud de 1895 « la symptomatologie clinique de la névrose d’angoisse » [1], – qui est une névrose actuelle – mentionne un certain nombre de symptômes susceptibles d’être confondus avec l’hystérie, notamment :
- « troubles de l’activité cardiaque avec arythmie brève »,
- « dyspnée nerveuse » où Freud précise que ces accès « ne sont pas toujours accompagnés d’une angoisse reconnaissable »,
- « accès de tremblements et secousses qui ne sont que trop facilement confondus avec des accès hystériques (p.36) » [1]
Certaines de ces manifestations ne vont pas sans évoquer quelques signes pathognomoniques des spasmes du sanglot. Et au risque de procéder à des glissements sémantiques peu orthodoxes, soulignons qu’il est difficile de trouver plus « actuel » qu’un nouveau né.

Pulsion de vie ou de mort ?  

Dans le cas des spasmes du sanglot, la fonction respiratoire semble aller à contre-courant du mouvement naturel de vie, et pourrait s’interpréter comme un mouvement pulsionnel tendant à réduire à zéro les tensions en vue d’un retour à la vie inorganique (pulsion de mort). Nous pensons au contraire qu’il s’agit de mécanismes primitifs mis au service de l’autoconservation. C’est en effet une stratégie qui permet de supprimer une excitation intolérable « grâce » à la perte de conscience.

D’une manière générale, la syncope semble être une réaction physiologique adaptée à cette finalité d’adaptation consistant à se soustraire d’une réalité insupportable – psychique ou somatique - qui déborde les capacités de gérance du sujet. Dans le cas présent, elle permet une décompression somatique immédiate et régénérante.
Cette hypothèse est étayée par le fait que le pronostic médical est excellent ; en ce qui concerne les spasmes du sanglot, il n’y a aucune séquelle neurologique ou physiologique. L’enfant tombe en syncope pour reprendre conscience très vite. La crise l’ayant épuisé, il s’endort généralement aussitôt. La stratégie, bien que surprenante, fonctionne.

S. Ferenczi aurait sans doute considéré l’apnée de la crise cyanotique comme étant un mode possible de régression thalassale. Le liquide amniotique du corps maternel représentant l’océan des temps primitifs, humide et riche en nourriture que l’enfant tente ici de retrouver par un mécanisme phylogénétiquement déterminé. L’apnée est en effet utilisée par tous les mammifères marins, non seulement pour se nourrir, mais également pour dormir. Ainsi la boucle est bouclée : le sommeil – qui par ailleurs favorise parfois de longues pauses respiratoires (apnée du sommeil) - n’est-il pas une forme de retour dans le sein maternel ?

Somatisation et motricité

Selon l'école de Paris (IPSO), la voie somatique est toujours la première empruntée. Elle est la plus courte, la plus rapide, à charge ensuite au psychisme – au travers de l’élaboration psychique – d’absorber secondairement tout ou partie des excitations. Toutefois la voie motrice est un chemin d’éconduction des excitations intermédiaire entre le soma et la psyché qui mérite une attention particulière. Elle est la voie de décharge la plus économique, la plus « naturelle ». Elle permet en effet de faire l’économie d’une désorganisation (somatique) ce que semble démontrer le comportement des nourrissons qui tendent à privilégier spontanément l’expression motrice (y compris pendant leur vie intra-utérine). Ce n’est qu’en cas de débordement de la motricité (position active) ou d’inhibition motrice (position passive), que l’expression somatique serait susceptible respectivement :

- soit de prendre le relais en absorbant l’excès d’excitation non écoulable par les voies motrices et psychiques,

- soit de continuer son chemin dans le somatique sans modifier sa trajectoire faute de voies de décharge motrices et de défenses psychiques disponibles.

Dans le cas des spasmes du sanglot, la forme cyanotique, qui correspond à un affect de colère, est la réaction qui – par rapport à la forme blanche - sollicite le plus la motricité. Ainsi que le proposent Fain, Kreisler et Soulé ("l'enfant et son corps" - 1974), la forme bleue constitue une réponse plutôt virile, tandis que la forme blanche, qui correspond à un affect lié à la douleur, est une réaction plus féminine.

Comme le décrit Rosine Debray dans son article (rfp n°25), la première forme semble répondre à la frustration maternelle (position active), la seconde à l'agression "paternelle" (position passive). Il ne s'agit toutefois pas de généraliser en réduisant systématiquement ces deux polarités respectivement aux objets maternels et paternels, car on peut probablement rencontrer un schéma inverse en présence d'une mère phallique et d'un père "maternel" par exemple.
En revanche, nous noterons une différence entre les modalités de réponses selon qu’il s’agit d’un conflit interne ou externe. En effet, lors d’une poussée pulsionnelle interne (la demande de satisfaction d’un besoin) c’est la sphère motrice qui est principalemnt mobilisée (la syncope est produite par un arrêt forcé de la respiration souvent accompagnée de secousses cloniques : la forme cyanotique), tandis qu’en cas d’agression externe (examens du pédiatre ou manipulations du kinésithérapeute provoquant la douleur ou la peur) la réponse est essentiellement somatique (la syncope est provoquée par une chute tensionnelle quasi spontannée du débit sanguin cérébral : la forme pâle).
«…le moi-sujet est passif vis-à-vis des stimuli externes, actif du fait de ses propres pulsions. L’opposition actif-passif fusionne plus tard avec celle de masculin-féminin qui, avant que cela ne soit survenu, n’a pas de signification psychologique. (p.181) » [12]

Le rôle de l’environnement   

Rappelons que tous les troubles supposent « une action conjointe de deux facteurs, le constitutionnel et l’accidentel. » [13]
On peut certes toujours s’interroger sur le caractère constitutionnel d’un symptôme ou bien sur sa possible transmission psychique transgénérationnelle… mais la réponse, d’un point de vue psychanalytique, n’aura que peu d’impact sur les perspectives thérapeutiques. Car la réalité clinique nous montre l’extraordinaire plasticité du vivant, ouvrant ainsi de riches perspectives de réorganisation des fonctions psychiques et somatiques, et ce, malgré certains facteurs de surdétermination. Comme le dit justement Boris Cyrulnik « Tout déterminisme humain est momentané. » [14]

A propos des spasmes du sanglot, l’environnement joue un rôle primordial : les crises se répètent compulsivement tant que les parents sont angoissés ou affolés. Il est également fréquent qu’une nourrice qui ne connaît pas la nature de ce symptôme et qui apprend l’éventualité d’une crise, favorise le déclenchement des spasmes chez l’enfant par sa simple inquiétude, réamorçant ainsi la compulsion de répétition. En revanche, il y a toujours accalmie lorsque l’enfant se trouve dans une ambiance sereine.

On ne peut réduire ou supprimer ce symptôme qu’en dissipant l’angoisse de l’entourage.

On l’aura compris, les manifestations psychosomatiques du nourrisson – du moins lorsqu’elles sont indépendantes de toute organicité sous-jacente - sont directement liées aux objets externes et conditions environnementales. Ainsi, la capacité pour l'enfant à abandonner un tel mode d'expression archaïque, va directement dépendre de la qualité des dispositions psychiques de l'entourage et de ses réactions. Ce sont elles qui vont favoriser l’hystérisation ou non des symptômes.

Dans la forme bleue par exemple, une telle manifestation convulsive n’est qu’une demande impérative de satisfaction d’un besoin à laquelle l’entourage répond (ou ne répond pas). Or le besoin – qui n’est pas encore un désir – se traduit au tout début par une demande réflexe (les spasmes) dénuée de tout signifiant symbolique. Ce sont les modalités de réponses de l’entourage, qui vont progressivement conditionner l’émergence d’une désirance, c’est-à-dire d’un besoin empreint « d’érogénéïté » indispensable à la maturation psychique, à la stimulation de l’hormone de croissance, et au bon développement psychomoteur de l’enfant. Ce sont ces réponses extérieures qui vont déterminer l’hystérisation ou non des futurs symptômes. D’une certaine façon, l’entourage doit jouer le rôle de fonction psychique auxiliaire du nourrisson qui se trouve en désaide et dépourvu de défenses. De même, la nacre autour du grain de sable ne peut se développer harmonieusement – grâce et malgré le traumatisme originel - qu’en fonction de conditions environnementales favorables (tempéra-ture, taux de salinité, exposition, etc.).

Or, en cas de défaillance de la fonction parentale de « pare-excitations », le processus réflexe revient, signant l’échec de la fonction psychique de satisfaction hallucinatoire du désir. De tels comportements peuvent perdurer, ou se manifester plus tardivement, chez certains adultes en quête de stimulations incessantes au travers de conduites répétitives. Ces comportements tendent à abaisser le niveau d'excitation jusqu’à l’apaisement, souvent jusqu’à l’épuisement. Il y a donc bien réduction d'une tension, mais il s'agit d'une décharge dont la sensation vise à remplacer les représentations et les affects qui sont indifférenciés (chez le nourrisson) ou qui ne peuvent s'élaborer psychiquement (chez le sujet mature).
Dans les cas de carences précoces extrêmes, notamment chez les enfants abandonnés, privés d’affection, de soins corporels, d’attentions bienveillantes (autrement dit privés d’une matrice séductrice « sexualisante »), on observe de graves retards psychomoteurs : des comportements inadaptés, accompagnés d’impulsions et de stéréotypies gestuelles catatoniques.

Dans une telle configuration, il n’y a pas de place pour une activité psychique élaborative de nature hystérique faute de regard d’un Autre désirant, dont la séduction énigmatique aurait conduit un sujet hystérique à désirer le désir de cet Autre séducteur originaire. Telle est la spécificité du symptôme hystérique qui semble faire défaut ici. L’image spéculaire « trouée » de l’enfant, signe l’échec de la satisfaction hallucinatoire et pousse ainsi le sujet à des comportements mécanisés soumis à une compulsion de répétition sans fin. Le spasme du sanglot n’est-il pas le prototype d’un tel processus au sein d’un ça-moi indifférencié qui n’est pas encore pleinement investi d’une polarité érotico-fantasmatique ?

Conclusion

Comme nous l’avons dit, les spasmes du sanglot sont généralement abandonnés vers l’âge de 3 ans. Notons que c’est la période de la vie où l’enfant dispose maintenant d’une libido disponible et d’un moi régulateur pulsionnel, en mesure de désinvestir progressivement les sphères somatiques et motrices en tant que modalités principales de communication, au profit du langage qui devient une nouvelle source de plaisir érotico-fantasmatique.

Ainsi la nacre perlière peut se développer autour du nucléus ; les ingrédients pour une éventuelle hystérisation se mettent progressivement en place…



P.MENARD

 

Bibliographie

[1] - Freud - « Dora » in Cinq psychanalyses - PUF – (p.28)
[2] - Freud - Introduction à la psychanalyse - 1916-1917 – Payot
[3] - Freud – Du bien fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminé,
en tant que « névrose d’angoisse » - 1895 - OCFP – III
[4] - Freud – Discussion sur l’onanisme – 1912 - OCFP XI - (p.161-162)
[5] - Freud – Etudes sur l’hystérie : Mlle Elisabeth V.R – 1895 – PUF – (p.139)
[6] - Freud – l’analyse avec fin et l’analyse sans fin – 1937
[7] - Freud – Fragment d’une analyse d’hystérie : Dora – 1905 - in Cinq psychanalyses – PUF
[8] - Freud – Etudes sur l’hystérie : Mlle Elisabeth V.R – 1895 – PUF – (p.140-145)
[9] - Freud – Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense – 1896 - OCFP - III
[10] - Freud – Dostoïevski et la mise à mort du père – OCFP, XVIII, 1928
[11] - Freud - Vue d’ensemble des névroses de transfert - 1915 - OCFP – XIII
[12] - Freud - Pulsions et destin de pulsions - 1915 - OCFP – XIII
[13] - Freud – l’analyse avec fin et l’analyse sans fin – 1937
[14] - Boris Cyrulnik – La naissance du sens – Hachette Littératures – (p.102)


       


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