Marie-Ange Casanova-Robert est titulaire d'un Doctorat de philosophie et d'un DESS de psychopathologie clinique. Elle a par ailleurs suivi une formation d'Art-thérapeute et de Psychosomaticienne. Ayant travaillé 25 ans en institution dans de nombreux secteurs (psychiatrie d'adultes et d'enfants, services d'anorexiques), elle créa également un atelier d'art-thérapie pour des enfants psychotiques, tout en continuant son activité de psychanalyste, profession qu'elle exerce en cabinet privé depuis 30 ans à Paris.
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L'hypocondrie |
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| "La personne hypocondriaque d’une certaine manière, cherche à être malade." Pascal Ménard : Quelle définition donneriez-vous de l’hypocondrie et comment la distinguer de la nosophobie ? Marie-Ange Casanova-Robert : La nosophobie, c’est avoir peur de la maladie, tandis que l’hypocondrie consiste à se croire déjà malade. Contrairement au nosophobe, l’hypocondriaque s’écoute en permanence et pense qu’il a toujours quelque chose qui ne va pas. Le corps de l’hypocondriaque est toujours souffrant. Ce corps est mis en échec, et le « corps » médical également puisque rien n’est observable. "Certains patients vont chercher le médecin P.M : Peut-on dire alors que l’hypocondrie est un « garde-fou » qui permet d’éviter, jusqu’à un certain point, la folie ? M-A.C. : Parfaitement. L’hypocondrie peut en effet éviter un délire puisqu’elle n’est pas traitée comme délirante par les médecins. En tout cas par ceux qui jouent le jeu de l’hypocondriaque et qui se font complètement piéger. "L’hypocondriaque cherche à gagner P.M : La quête de l’hypocondriaque consiste à interroger sans cesse le savoir médical sur son état de santé, et à s’informer abondamment sur la maladie qu’il suppose avoir, allant même jusqu’à mettre en doute les compétences du savoir médical… quel sens peut avoir cette quête de l’impossible ? M-A.C. :Il est clair que cette quête de l’impossible vise d’une part à mettre en échec le corps médical, et d’autre part à se rendre intéressant. Car on est plus intéressant malade que bien portant. Et l’hypocondriaque cherche à intéresser l’autre par son corps érotisé, non pas parce qu’il est beau, mais parce qu’il est malade. C’est le contraire de l’hystérie classique qui va chercher à séduire par sa beauté et sa théâtralité, tandis que l’hypocondriaque va chercher à séduire le médecin en rendant son corps « intéressant » puisqu’il est souffrant. L’hypocondriaque cherche à gagner tous les concours de souffrance. Mieux vaut lui dire qu’on préfère être le dernier à ce genre de concours. "Lorsqu’elle [l'hypocondrie] est présente chez un P.M : Il est d’usage en clinique de parler de l’hypocondrie en tant qu’entité nosologique spécifique, tandis qu’on la rencontre sous plusieurs formes : psychotique, névrotique, états-limites, etc. Doit-on considérer qu’il y a plusieurs hypocondries, ou bien une seule hypocondrie - ayant les mêmes caractéristiques de base - qui prend des colorations différentes en fonction de l’organisation psychique du sujet ? M-A.C. : Je pense qu’on peut parler d’une seule hypocondrie, présente effectivement dans toutes les organisations psychiques. Cela dit on la rencontre surtout dans des structures névrotiques (l’hystérie notamment) et lorsqu’elle est présente chez un sujet psychotique, c’est plutôt le signe d’une amélioration. Généralement les psychotiques sont rarement malades et plutôt résistants. Ils ne sont pas vraiment préoccupés par leur santé. P.M : Certaines hypocondries peuvent-elles présenter des gradients de mentalisation différents, pouvant aller d’une carence de mentalisation à une hypermentalisa-tion selon les cas ? M-A.C. : Tout à fait. Par exemple, un sujet peut avoir une diarrhée parce qu’il passe un examen d’études. S’il s’agit d’un hypocondriaque ayant une carence de mentalisation, il ne fera aucun lien entre l’épreuve angoissante qu’il doit passer et sa diarrhée. A la place, il imaginera un cancer de l’intestin et sollicitera un examen médical. De même qu’un sujet qui a mal à l’estomac suite à une altercation avec un tiers, pourra demander à passer une fibroscopie de peur d’avoir un ulcère. Faute de mentalisation, ces sujets sont incapables de faire du lien entre une angoisse et ses conséquences physiologiques.A l’inverse, le sujet qui a beaucoup et même trop d’imagination, anticipe en permanence sur ce qui pourrait lui arriver. Il imagine alors toutes les maladies possibles (ce qui est ici à la limite de la nosophobie délirante) et va chercher à multiplier les examens médicaux. "Un enfant ne doit jamais avoir peur de tomber malade." P.M : Du point de vue de la psychanalyse, l’hypocondrie est considérée comme l’expression d’une régression narcissique. Y a-t-il des périodes sensibles de la vie susceptibles de provoquer une telle régression ? M-A.C. : Oui, notamment l’adolescence, la ménopause. Parfois chez certains enfants chez qui c’est un signe d’appel dépressif, notamment lorsqu’ils ont une préoccupation anormale de leur santé avant ou après la période de latence (soit entre 5 et 12 ans). Or un enfant ne doit jamais avoir peur de tomber malade. Si tel est le cas, soit il a des parents trop anxieux, soit il a déjà un mauvais objet interne qui le persécute. Chez l’adolescent, garçon ou fille, c’est le « complexe du homard » : il a peur que la transformation de son corps et ses premiers émois sexuels ne le rendent fou. Il préfère qu’on lui trouve une maladie plutôt que des pollutions ou des règles.On retrouve cela dans les bouffées de chaleur de la ménopause qui sont très liées à cela. Ces manifestations physiologiques - que l’on attribue exclusivement aux phénomènes hormonaux - sont quasi-inexistantes chez les Suédoises ou les Norvégiennes alors que les femmes du Sud peuvent avoir bizarrement des règles extrêmement douloureuses, et à la ménopause des bouffées de chaleur atroces ce qui n’est pas le cas chez les femmes des pays nordiques. Bien sûr qu’il y a dans tout cela une composante organique, mais ces phénomènes passent plus inaperçus chez les femmes généralement actives que chez les femmes au foyer. Or toutes ces modifications physiologiques vont dépendre de la façon dont on « s’écoute » intérieurement ; telle est la problématique hypocondriaque.
P.M : La clinique psychosomatique nous montre souvent que des patients somatisants (avec organicité) peuvent développer des états hypocondriaques au cours de leur psychothérapie… peut-on parler - comme pour les psychotiques - d’un état transitionnel témoignant d’une bonne réorganisation psychosomatique : passage intermédiaire d’une somatisation (processus primaire) à une mentalisation progressive (processus secondaire) ?
P.M : Le rapprochement souvent fait entre les processus de la mélancolie et de l’hypo-condrie vous semble-t-il pertinent ?
"L’hypocondriaque se sent [...] persécuté de P.M : Pour Mélanie Klein, l’hypocondrie témoigne d’une double persécution : provenant à la fois d’objets externes, et de mauvais objets internes (introjectés) perçus comme dangereux. Lorsque le sujet désinvestit les mauvais objets externes pour se protéger, la libido se replie sur les objets internes ce qui a pour effet d’amplifier la sensation de menace provoquée par ces mauvais objets introjectés. Or, face à une menace interne il est impossible de fuir, à moins d’imaginer une véritable maladie dont la médecine va devoir guérir le sujet…
"L’hypocondriaque est un mauvais pilote pour sa vie." P.M : Peut-on dire que le délire hypocondriaque est une « paranoïa du corps » (persécution interne dont le mécanisme, proche de l’hystérie, serait hallucinatoire) susceptible d’évoluer en véritable paranoïa (devenant persécution externe via le mécanisme de la projection) lorsqu’ aucune élaboration psychique n’est possible ?
P.M : Peut-être peut-on aussi parler de l’angoisse qui est très présente dans l’hypocondrie, contrairement aux maladies organiques où l’angoisse est quasi-absente… M-A.C. : Dans la maladie organique, et pour le sujet, l’angoisse est agie (dans le corps). Elle est en revanche éprouvée dans l’hypocondrie, aussi bien du côté du patient que du côté du médecin, non pas parce que le médecin a peur que le patient soit malade, mais parce que d’un point de vue médical l’hypocondrie est un « hic », un problème pour la médecine qui n’est pas véritablement résolu. "le corps ne doit pas être un souci au quotidien, ni pour le parent ni pour l’enfant. " P.M : Peut-on prévenir l’hypocondrie ? M-A.C. : Dès le plus jeune âge, il convient d’éviter de montrer trop d’anxiété au petit enfant et lui apprendre que son corps est une source de jouissance, de plaisirs (et non de malheurs), que c’est très agréable d’avoir un corps. Or il est fréquent que les mères se sentent persécutées par les petits bobos de leurs enfants. Bien sûr, toutes les mesures sanitaires prophylactiques nécessaires doivent être prises (vaccins, visites médicales indispensables, etc.), mais le corps ne doit pas être un souci au quotidien, ni pour le parent ni pour l’enfant.
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