Marie-Ange Casanova-Robert est titulaire d'un Doctorat de philosophie et d'un DESS de psychopathologie clinique. Elle a par ailleurs suivi une formation d'Art-thérapeute et de Psychosomaticienne. Ayant travaillé 25 ans en institution dans de nombreux secteurs (psychiatrie d'adultes et d'enfants, services d'anorexiques), elle créa également un atelier d'art-thérapie pour des enfants psychotiques, tout en continuant son activité de psychanalyste, profession qu'elle exerce en cabinet privé depuis 30 ans à Paris.
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Le cancer |
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"Nous avons tous plus ou moins déjà eu un « cancer » Pascal Ménard : Du point de vue psychosomatique, le cancer est susceptible de toucher tout le monde, y compris des sujets ayant une bonne mentalisation, des organisations névrotiques ou psychotiques soutenues censées protéger le corps… Que peut-on en dire ? Marie-Ange Casanova-Robert : Il est vrai que toutes les organisations psychiques sont potentiellement concernées par le cancer, mais il ne survient pas, ou du moins ne se développe pas sans raison. Je ne parle pas de facteurs à risques avérés comme s’exposer trop au soleil, fumer intensivement, etc., Bien que certains grands fumeurs ne développent jamais de cancer. Les causes de cette maladie sont toujours multifactorielles, mais il faut quand même un événement déclenchant de type "traumatique", et un moment où la mentalisation du sujet est de moins bonne qualité, car c’est une fonction qui ne reste pas constante chez le même individu. D’ailleurs nous avons tous plus ou moins déjà eu un "cancer" qui s’est arrêté de lui-même. Cela est repérable lors de mammographies ; la plupart des femmes ont des calcifications visibles, témoins d’anciennes tumeurs qui n’ont pas évolué. "La tumeur peut ne pas évoluer, éventuellement P.M : Quels facteurs peuvent conditionner l’évolution d’une tumeur en M.A.C : Normalement toute personne a tendance à exprimer ses émotions, et si certains sujets les expriment mal, ils peuvent au moins éprouver de l’angoisse. Cet éprouvé, même si on en ignore la cause, reste une issue possible du conflit : dans ce cas, la tumeur peut ne pas évoluer, éventuellement régresser, voire disparaître naturellement. Si aucune issue n’est trouvée au travers des émotions ou de l’angoisse, le terrain devient alors favorable à la somatisation grave. D’une manière générale, lorsqu’une somatisation se manifeste, qu’elle qu’en soit sa nature (crises de tachychardie, d’asthme, d’urticaire géante, etc.) il y a de toute façon absence de mentalisation pendant ce temps. Toutefois, la qualité de la mentalisation ne sera pas la même selon que la somatisation est de type "périphérique" (par exemple une somatose) ou plus profonde comme une crise de colite spasmodique, des nausées ou d’autres troubles fonctionnels qui sollicitent des fonctions plus archaïques donc moins bien mentalisées. Par exemple, il y a échec de la mentalisation si la personne fait une tachycardie au lieu de pleurer. Mais cet échec reste quand même moins grave que de développer un cancer. "Il ne s’agit pas de répondre à l’énigme : pourquoi j’ai eu ce cancer ? Mais d’amener le malade à comprendre son mode de fonctionnement psychique" Qu’est-ce qui peut réduire les risques d’une désorganisation somatique progressive comme le cancer lorsqu’il est déclaré ? Je pense que les traitements médicaux doivent toujours s’accompagner d’une psychothérapie par un psychanalyste formé à la psychosomatique ou d’un soutien psychologique comme cela est d’ailleurs systématiquement proposé en Allemagne et dans certains pays européens, ce qui n’est malheureusement pas le cas en France. Il ne s’agit pas de répondre à l’énigme : pourquoi j’ai eu ce cancer ? Mais d’amener le malade à comprendre son mode de fonctionnement psychique : par exemple, pourquoi une telle désorganisation cellulaire plutôt que de devenir fou ? En fait, le cancer peut être assimilé à une forme de délire… un délire cellulaire où le corps s’exprime à la place du psychisme. Or tout délire, y compris cellulaire, est une tentative de guérison. "Il faut donner du sens à sa maladie, mettre Vous semblez souscrire à la thèse de Joyce McDougall, qui considère le cancer (au même titre que tous les symptômes : névrotiques, psychotiques, ou psychosomatiques) comme étant une solution de survie psychique, une tentative d'autoguérison ? Je suis absolument d’accord avec cela. Alors profitons de cette tentative de guérison, qui est un signal d’alarme, pour nous soigner vraiment. Mais pour y arriver et éviter toute récidive - car c’est bien là le problème - il faut donner du sens à sa maladie, mettre des mots sur ses maux. Ainsi est-il possible de se réorganiser aussi bien sur le terrain somatique (cancer) que sur celui de la folie mentale (psychose). "Nous sommes tous potentiellement en danger lorsqu’on est en deuil, car tout deuil désorganise somatiquement." Nous avons déjà évoqué lors d’un précédent entretien (« somatiser pendant ou après une psychanalyse ») que la séparation d’avec l’objet est toujours vécue comme une perte, et qu’elle présente parfois les caractéristiques d’un deuil pathologique se traduisant par une atteinte organique… Par conséquent, si l’on exclut les facteurs cancérogènes physiques avérés : radiations, intoxications chimiques, etc., peut-on dire que le cancer est la maladie privilégiée du deuil… « pathologique » ? Oui, effectivement. Mais il faut bien préciser que ce n’est pas toujours le deuil d’un objet précis, comme quelqu’un qui est mort ou dont on est séparé. Il peut aussi s’agir du deuil d’un objet interne, comme la perte d’un travail, ou encore d’un deuil qui relève d’un désir profondément enfoui en soi et qui ne pourra jamais se réaliser. En fait, on passe sa vie à faire des deuils ; deuil de sa jeunesse quand on vieillit, deuil de ne jamais avoir d’enfants, ou de ne plus en avoir après la ménopause, etc. Le cancer, en tant qu’atteinte organique, vient en lieu et place de l’objet perdu, précisément parce que le travail psychique du deuil normal ne s’est pas effectué. C’est pourquoi nous sommes tous potentiellement en danger lorsqu’on est en deuil, car tout deuil désorganise somatiquement. Il faut donc préserver le temps du deuil, savoir pleurer, car le deuil est une étape normale et nécessaire. Pourquoi je vis ? Parce que je manque. Or si le manque me manque, je deviens "fou" : psychopathe... psychotique.. ou… cancéreux ! Pour vivre normalement, il faut avoir éprouvé du manque ; faute de quoi, le vide est remplacé par du concret, ce qu’illustrent bien les états-limites. Un toxicomane remplace le manque par un substitut réel : la drogue, ou un boulimique par la nourriture. Le manque lui ayant manqué, le sujet a été comblé avant de dire "j’ai faim". Par rapport au cancer, on pourrait dire que le vide de la perte est comblé par la tumeur. Un point commun concernant les cancéreux peut cependant être souligné : ils sont tous à un certain moment de leur maladie, courageux ! Je veux parler d’un courage qui n’est pas celui de tout le monde lorsqu’il doit porter secours à autrui ou intervenir dans un incendie, etc. il s’agit là d’autre chose. Ce courage apparent, consiste à ne pas se laisser aller à ses émotions… à être vaillant , peut-être même trop ! Le malade aura tendance à réagir sur un mode opératoire, c'est-à-dire factuel, dénué d’affect et très rationnel : « bon, et bien maintenant que j’ai ce cancer, qu’est-ce qu’on fait ?... on ne va pas en faire toute une histoire… » ! "Il ne faut pas laisser croire que le cancer
est une maladie Le cancer semble être une maladie lourde de sens par rapport à la famille, car elle s’inscrit dans le vécu transgénérationnel (« j’ai – ou je risque d’avoir – le cancer « du côté » de mon père ou de ma mère »). Cette croyance n’a-t-elle pas des effets iatrogènes dès lors qu’elle est confirmée par le corps médical qui accrédite généralement la thèse de l’hérédité ? Cela a des effets iatrogènes évidents. Si je me mets dans la tête que je vais avoir une crise cardiaque ou un cancer parce que mon père en a été victime, ou parce que mes deux parents ont eu un cancer, il y a de fortes chances pour que je me mette à adopter inconsciemment une certaine hygiène de vie qui favorisera la reproduction de ce schéma. Cela dit, il ne faut pas laisser croire que le cancer est une maladie qui se passe uniquement sur le plan psychique puisque psyché et soma sont liés, dans un seul et même corps. Et puis certains y verraient là une bonne occasion de ne pas suivre les traitements médicaux ce qui ne serait pas sérieux. Il faut surtout essayer de comprendre la cause sur le plan psychique pour éviter la récidive. Il y a des gens qui ne s’exprimant jamais au niveau de leurs affects mettent tout dans leur corps. L’aspect transgénérationnel du cancer peut aussi poser la question du "choix" de l’organe par rapport aux frontières identitaires et à la représentation inconsciente du corps du sujet : Tout à fait. Cette gémelléité peut entraîner des pathologies cancéreuses puisqu’il y a une non différenciation du corps de l’autre sur le plan psychique, le processus d’individuation-séparation ne s’étant pas effectué. "Lorsqu’il s’agit d’un cancer du sein avec amputation, Que peut induire sur le plan psychopathologique un cancer ? Il peut entraîner une dépression, mais pas toujours. Il y a la plupart du temps une dépréciation de soi. Lorsqu’il s’agit d’un cancer du sein avec amputation, cela crée une perte de l’identité et de l’intégrité corporelle lourde de conséquence. Il faut à tout prix essayer de conserver le sein, ou à défaut envisager la reconstruction mammaire qui peut parfois être faite immédiatement par certains chirurgiens lors de l’ablation. C’est une amputation toujours mal vécue, même pour une personne âgée ne pouvant plus avoir d’enfants qui provoque honte et haine de soi : « je ne suis plus moi ». L’angoisse de castration (imaginaire) trouve ici sa réponse (réelle). Il est donc important que la personne atteinte d’un cancer se renarcissise, par exemple en achetant une perruque avant que les cheveux ne tombent ou en faisant des soins de beauté, etc. "Le cancer survient à une période sensible : On constate que le cancer touche principalement les adultes, le pic se situant autour de 45-60 ans, ce qui correspond à une période où survient en général le décès des parents, mais aussi où les enfants, devenus grands, quittent le foyer ce qui est aussi vécu comme un deuil… tous ces deuils successifs peuvent-ils être des facteurs prédisposants ? (par ailleurs le nombre de cancers diminue chez les personnes de plus de 80 ans, âge où les deuils sont généralement faits…) Effectivement, le cancer survient en général à une période sensible : il y a la crise du milieu de vie à laquelle vient aussi s’ajouter la crise du couple lui-même, ce qui présente des facteurs de risques indéniables. Mais votre hypothèse est intéressante. On peut en effet considérer qu’au-delà d’un certain âge, les deuils sont faits et que les conflits de la vie ne se traduisent plus par ce type de désorganisation cellulaire. Les somatisations chez les personnes âgées prendront plutôt la forme de petits bobos et de douleurs diverses : hanches, pieds, articulations, etc. On peut le voir ainsi. "L’enfant élabore beaucoup mieux que Peut-on parler des conséquences psychosomatiques d'un deuil chez l’enfant dont on sait qu’il développe plus rarement un cancer (selon les sources de l’Institut de Veille Sanitaire, un enfant sur 500 est susceptible de développer un cancer avant l’âge de 15 ans). L’enfant élabore-t-il autrement que l’adulte la perte de l’objet aimé ? Oui. L’enfant élabore beaucoup mieux que l’adulte la perte de l’objet si cela lui est présenté calmement et si on lui explique clairement que la personne est morte… mais c’est rarement le cas ! Dans une famille, le deuil peut "s’encrypter". Par exemple, lorqu’un enfant vient au monde, la famille peut l’assimiler, en tant qu’objet d’identification, à un oncle décédé plusieurs années auparavant et souvent caché à l’enfant, ce qui a pour effet d’encrypter le deuil. Une telle configuration va plutôt favoriser des maladies mentales et non un cancer. "Un même deuil pourra par exemple s’exprimer Pouvons-nous considérer qu’un deuil encrypté puisse, chez l'enfant concerné, attendre de nouvelles conditions pour se réactiver dans sa vie d’adulte, sous la forme d’un cancer ? Absolument. Mais tout ceci va dépendre de la façon dont l’enfant va se construire psychiquement par la suite ; c’est-à-dire dont il va aménager ses propres objets internes, dont il va sublimer et élaborer ses affects… et selon le cas, un même deuil pourra par exemple s’exprimer sous forme de réactions hystériques, ou si la mentalisation est moins bonne, par un cancer. "Quand une mère perd un enfant sans verser une larme, Y-a-t-il selon vous d’autres moyens de prévention que le dépistage systématique pour lutter contre le cancer ? Certainement. Je crois qu’au-delà des dépistages, l’un des facteurs à prendre le plus sérieusement en compte concerne les personnes qui ne manifestent que très rarement leurs affects ou bien qui ne pleurent pas lorsqu’elles ont toutes les bonnes raisons pour cela : à la suite d’un décès, du départ d'un enfant, de la perte d'un emploi par exemple. C’est un signe auquel les médecins devraient prêter plus d’attention en suggérant à ces patients d’aller consulter un psy en plus du dépistage qui doit être modéré et non systématique. Le cancer est une maladie qui est d’ailleurs toujours considérée à tort comme mortelle, car on peut en guérir, et elle n'est pas plus mortelle que certaines maladies auto-immunes. On recule sans cesse les frontières de la mort, et la cancérophobie a cette fonction psychique d’essayer de maîtriser la mort, un peu comme la crise d’asthme tente de maîtriser le souffle. Or il se trouve que les asthmatiques, malgré le caractère peu réjouissant de cette maladie, vivent plutôt vieux… |
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