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Entretien avec
Marie-Ange Casanova-Robert

Marie-Ange Casanova-Robert
_________________ Psychanalyste - Psychologue clinicienne

 

   
 

L'anorexie
mentale

« Les boulimiques cherchent souvent, inconsciemment, à étouffer l’analyste (qui dans le transfert représente
les parents internes) en les gavant, alors que les
anorexiques ont le désir inverse, celui d’affamer
la mère analyste…»
(Joyce Mac Dougall –
in Monographies de psychanalyse – 2002)


 
         
   

"Il n’y a pas que le modèle social,
il y a le refus de la féminité"

Pascal Ménard : On peut déjà partir d’un constat, à savoir que l’anorexie se manifeste généralement à la période de l’adolescence, et concerne majoritairement les filles (environ 2% des adolescentes). Pourquoi les filles ?

Marie-Ange Casanova-Robert : Parce que leur image est beaucoup plus valorisée que celle des garçons. Elles sont davantage traitées en objets, et les modèles de beauté qui leur sont montrés ne sont pas du tout les mêmes. Les garçons sont jugés aux performances intellectuelles ou sportives tandis que les filles le sont par rapport à leur aspect physique. Quant aux top modèles des magazines, dont certaines sont anorexiques, elles offrent une image séductrice qui ne correspond pas à la réalité, car elles sont photographiées sous leur meilleur angle. Face à de tels modèles, certaines jeunes filles s'affament ; soit parce qu'elles sont malades, soit pour ressembler à ces images qui ne sont que virtuelles. En général, on est beaucoup plus « chosifiant » avec les jeunes filles voire les petites filles, que l’on met plus facilement au régime que les garçons… j’ai déjà vu des petites filles de 10 ans mises au régime avec des amphétamines… qui ont un souci de minceur et de perfection (je parle de perfection dans l’absolu) tandis que les garçons sont beaucoup plus indulgents par rapport à eux-mêmes comme le sont d’ailleurs les mères vis-à-vis d’eux.
Ainsi on voit se développer des anorexies mentales graves, chez des filles de plus en plus jeunes qui au premier kilo soi-disant en trop, font des régimes pathologiques et perdent un poids considérable sous les yeux de parents qui ne voient rien le plus souvent. Mais bien sûr, derrière cela, il n’y a pas que le modèle social, il y a le refus de la féminité, avec un refus massif de grandir et même de sortir de la mère…

PM : Pour être plus précis, est-ce davantage un problème avec la féminité (le corps en tant qu’élément de séduction sexuelle dont on redoute les formes) ou un problème avec la maternité (car l’aménorrhée qui est directement liée à cette fonction accompagne toujours l’anorexie)…

MA.C. : En fait, les deux. Il y a un problème d’identification à la mère en tant que mère, mais aussi une manière de refuser ce qui fait la féminité à savoir : les seins, les hanches, les règles. Leur corps devient de plus en plus androgyne, il s’agit là d’un double refus, tant de la féminité que de la maternité.

Elle peut aller jusqu’à dire :
« Je voudrais maigrir des os »

Quelle image une anorexique a-t-elle de son corps ?

Aucune image !…. Disons qu’elle se trouve toujours trop grosse. Elle peut aller jusqu’à dire : « Je voudrais maigrir des os ». Il y a une forme d'érotisation du squelette. En fait, le lieu de fixation privilégié de cette grosseur est le ventre. On peut voir des filles de 24 kg pour 1,60 m se plaindre d’avoir du ventre.
Son seul critère de beauté, c’est la maigreur. Pour elle, 24 kg, c’est encore trop gros ; il faudrait un kilo de moins. Un véritable engrenage !..


"Ce qui apparaît assez nettement est
le déni des parents face à cette maladie"


Même si l’anorexie se manifeste surtout à l’adolescence, on en attribue souvent l’origine à des éprouvés précoces traumatiques, et plus particulièrement en lien avec la mère… sur quels plans ?

Par rapport à cela, nous n’avons pas de véritables preuves… la problématique maternelle peut bien sûr exister dans la mesure où la mère est l'objet primordial, et c'est généralement elle qui nourrit l'enfant, mais les temps ont évolués et depuis que les mères travaillent tout ceci à bien changé. Il peut donc y avoir d'autres raisons comme une effraction par un homme ou une séduction précoce par exemple. Cela dit, ce sont rarement des choses qui se sont produites dans le réel. L’idée de la mère trop maternante ou qui ne voudrait pas laisser sa place me semble une caricature. Et puis cela ne provient pas nécessairement d'une personne en particulier, mais de l'ambiance dans laquelle vit la malade, car quoi qu'il en soit, il y a toujours un dysfonctionnement dans le groupe familial.
En revanche, ce qui apparaît assez nettement est le déni des parents face à cette maladie. Ils ne voient pas leur enfant maigrir. Ils nous amènent leur fille qui pèse 30 kilos en disant : « Elle est fine, … vous ne trouvez pas ? ».

L’admettre reviendrait à reconnaître l’échec de la fonction parentale…

Absolument. C’est comme le fait d’avoir été trompé par son conjoint. Même si on s’en doute, on n’en veut rien savoir pour ne pas affronter la question de l’échec du couple. Il y a ce même déni de la maladie chez les patients opératoires vis-à-vis de leur cancer.

"Les parents traduisent leur
amour par de la nourriture"

Comme le soulignait Lacan « c’est l’enfant que l’on nourrit avec le plus d’amour qui refuse la nourriture… »

Oui c’est juste ; le problème est que les parents traduisent leur amour par de la nourriture alors que l’enfant demande autre chose et attend une autre réponse : il souhaite de l’affection, jouer ou obtenir des réponses à ses questions, mais les parents répondent par du lait, des bonbons, bref, la nourriture finit par les gaver…

En ce qui concerne les anorexies de nourrissons – qui touchent aussi bien les garçons que les filles - on observe que le pic survient en général entre 9 et 18 mois. Cette période est intéressante, car la courbe s’infléchit après, c’est-à-dire lorsque l’enfant est en âge de marcher, ce qui lui offre la possibilité de se détacher de sa mère, de s’en éloigner grâce à la locomotion… ce qui tend à confirmer le facteur relationnel «proximité-dépendance» de la dyade mère-enfant dans cette pathologie…

Oui tout à fait.

…Or, lorsque l’adolescence arrive il y a réactivation de ce passé infantile et de la proximité parentale...

Cela provoque en effet une véritable peur de cette proximité, ainsi qu’une idée latente archaïque et torturante : « Je n’arriverai jamais à partir ». Et bien entendu, en tombant malade elle ne se donne aucun moyen de partir. Ainsi l’autonomie qu’elle revendique en ne mangeant pas l’empêche encore plus de partir, car si elle mangeait, elle aurait un corps normal ce qui lui permettrait de quitter la maison. C’est évidemment un comportement irrationnel fortement limite… le processus d’individuation-séparation ne se fait pas.

"Sans ces mesures, elle est
incapable de se déprimer."

Pour rompre ces liens, qui sont considérés comme pathogènes, le traitement en institution s’accompagne souvent d’un isolement d’avec la famille. Ces mesures vous semblent-elles justifiées ?

Pour moi, une telle mesure ne doit pas bien sûr être systématique, mais elle me semble parfaitement justifiée dans les cas graves. La jeune fille doit alors être isolée de toute sa famille et de tous ses amis pendant au moins 15 jours pour pouvoir se retrouver. Les visites, malheureusement, cassent le travail entrepris. Bien entendu, de telles mesures peuvent paraître « drastiques », et lorsqu‘elles sont mal présentées ou mal assimilées, elles peuvent générer une incompréhension des parents qui pensent que leur fille est en prison, mal soignée, etc. Mais la réalité est que la prison de leur fille est une prison interne.
Par ailleurs, il peut aussi être justifié de la priver sensoriellement au début : on supprime la musique et la lecture, car la jeune fille en est littéralement gavée. Cet isolement et cette privation vont donc lui permettre de se concentrer davantage sur son état, de faire revenir le désir, afin qu’elle puisse se déprimer. C’est précisément l’objectif recherché, car sans ces mesures, elle est incapable de se déprimer. Or cette décompensation psychique est utile et favorable à la cure. Cela dit, il faut bien sûr créer des structures souples qui ne soient pas coercitives, avec un suivi et des entretiens réguliers, organiser les groupes de parole, etc. Ces mesures doivent justement permettre aux malades de se libérer progressivement de leur propre prison.

"On est parfois obligé d’en passer
par un contrat de poids"

Qu’en est-il du suivi au sein de l’établissement : car il va être question de surveiller le poids, l’alimentation.. N’y a t-il pas le risque de remplacer la mère (du moins telle qu'elle est perçue par la patiente) sur le même mode opératoire, à savoir se préoccuper beaucoup trop du physique, et pas assez de la vie psychique ?

En fait, tout dépend de la gravité du cas. Quand on voit arriver une fille de 20 kg, on est parfois obligé d’en passer par un contrat de poids avec la menace de la mettre en réanimation si elle ne prend pas 10 kilos en un mois. Cela ressemble peut-être à un horrible chantage, mais lorsque le pronostic vital est en jeu, il faut à un moment donné mettre les jeunes filles devant leur mort. Il est important de les sortir de leur déni et de leur dire : «Vous êtes en train de mourir», ce que ne font pas les parents.
Il est donc prioritaire, tant qu’il n’y a pas de reprise de poids, de se concentrer sur la nutrition, et d’expliquer pourquoi il y a un risque de mort... car la mort peut être très rapide !
En ambulatoire le travaille se fait en équipe. Le contrat de poids est assuré par un médecin, un psychiatre prescrit les médicaments antidépresseurs voire des neuroleptiques, les infirmières s'assurent de la prise des médicaments, mais bien sûr, le psychologue ou le psychanalyste chargé de la psychothérapie n’aborde pas la question du poids pour les raisons que vous évoquez.

"Inconsciemment, ça veut mourir".

Cela dit, il est toujours délicat et difficile de traiter l’anorexie, et, il arrive parfois qu’elle se solde par un suicide. Doit-on la considérer comme une conduite suicidaire ?

Pour moi oui, c’est une conduite suicidaire pure et simple. Si rien n’est fait, l’anorexie conduit à la mort : soit par arrêt cardiaque, soit éventuellement par suicide… bien sûr, en apparence les malades semblent malgré tout avoir une appétence de vie, mais la mort est une représentation totalement abstraite pour elles, comme le poids. Mais inconsciemment, ça veut mourir. Le risque de conduite suicidaire se présente souvent lorsqu'elles regrossissent.

"Il y a à la fois un orgasme de la tête...
et un orgasme de la faim"

Malgré l’énorme souffrance qui se cache derrière cette maladie, et cette dynamique de mort, l’anorexie procure un véritable état d’euphorie, Evelyne Kestemberg parle d’ailleurs « d’orgasme de la faim »…

Ceci est dû au fait que l’anorexique produit biologiquement du cortisol à dose élevée, ce qui donne une pêche incroyable. Il y a à la fois un orgasme de la tête (psychique, intellectuel) et un orgasme de la faim (physiologique) qui est lié biologiquement à la production de cortisol. C’est une véritable addiction au même titre que l’alcoolisme, la toxicomanie, etc.. De plus, le cortisol agit comme une morphine, ce qui fait qu’elles ne se sentent pas mourir… d’où la nécessité de prendre des mesures parfois drastiques.

Que peut apporter la psychanalyse pour ce type de pathologie par rapport à une thérapie comportementale qui est généralement proposée aujourd’hui ?…

Disons qu'en ce qui concerne l’anorexie ces deux techniques ne s'excluent pas nécessairement l'une l'autre. Par exemple à Saint-Anne, les jeunes filles peuvent être suivies au sein de l’hôpital par des comportementalistes tout en suivant une psychothérapie analytique à l’extérieur. La thérapie comportementale est en effet utile pour parer à l’urgence en modifiant un comportement dont les conséquences peuvent être mortelles, tandis que la psychanalyse travaille plus en profondeur, pour modifier les choses sur le long terme.

"Il y a des jeunes filles qui ne se
nourrissent que de graines !"

Pensez-vous que des vécus anorexiques antérieurs, même mineurs et passés inaperçus, puissent préfigurer une éventuelle anorexie ultérieure, comme le fait par exemple d’avoir été un enfant « petit mangeur » ?

Je suis tout à fait d’accord. Il y a souvent eu en effet des rapports à la nourriture totalement passés inaperçus, les petits mangeurs effectivement, mais aussi des enfants qui veulent manger toujours la même chose. Plus tard, on pourra y trouver des pratiques restrictives comme le végétarisme, la nourriture « bio » où l’on considère qu’il y a des bons et des mauvais aliments. Il est très fréquent, surtout chez les femmes, d’entretenir des croyances autour de la nourriture. Par exemple le fait de penser qu’il y a le « bon » fromage blanc qui rend blanc, et la « mauvaise » viande rouge qui rend rouge... il est évident que ne pas manger de viande est un excellent moyen pour ne pas prendre de poids. D’une manière générale, lorsqu’il y a de la part de l’enfant un comportement de restriction alimentaire ou une demande de régime – car il y a des jeunes filles qui ne se nourrissent que de graines ! - Il faut toujours s’interroger…

Quels rapports les parents d’anorexiques ont-ils - ou bien ont-ils eu dans leur passé - avec la nourriture ?

Bien que ce ne soient pas toujours des familles où l’on se nourrit mal, il est effectivement fréquent qu’une mère d’anorexique ait été elle-même obsédée par le poids (elle peut déjà être ou avoir été anorexique ou au contraire obèse). Le père également peut avoir eu des difficultés avec la nourriture, ou même une grand-mère… ce sont des éléments que l’on retrouve fréquemment.

"Il y a néanmoins dans la boulimie
une pulsion de vie !…"

Certaines formes d’anorexies sont accompagnées d’accès de boulimie… d’un côté il y a une inhibition (pour lutter contre une pulsion dangereuse) et de l’autre une compulsion (pour remplir un vide mortifère)… A quoi correspond cette alternance d’états ?

Il y a un moment où il faut se faire un peu plaisir !.. Et là, elles ont envie de tout manger. C’est mieux qu’une anorexie seule, car même si elles se font vomir après et que le reflux gastro-oesophagien fait qu’elles ne vont pas bien du tout, il y a néanmoins dans la boulimie une pulsion de vie !…

Puisque nous sommes sur internet... les sites concernant l'anorexie et la boulimie sont pléthores... que pensez-vous de ces espaces de discussion qui permettent aux malades d'échanger ou de partager leur souffrance ?

C'est vrai que les sites parlant de l'anorexie sont très visités. Il ne s'agit pas de contester la liberté d'expression, mais ces sites sont tout particulièrement toxiques ! Il m'est arrivé d'aller en consulter quelques uns... j'avoue avoir été littéralement "écoeurée" par ce qui s'y disait. Les malades se donnent par exemple des conseils pour se faire vomir ou se vider, car elles cherchent à maîtriser les "entrées" et les "sorties", se complaisant dans leurs symptômes.  Le problème est que toutes ces pratiques ne sont pas sans danger. Le vomissement exagéré et la dénutrition provoquent une carence rapide en sodium et potassium, ainsi que des ulcères, la chute des dents, les cheveux se font rare, etc.

"il faut éviter toute réflexion concernant
son poids ou son aspect physique.
"

Pour conclure, quels conseils donneriez-vous aux parents susceptibles de penser que leur enfant est anorexique ?

Tout d’abord rappelons que l’anorexie infantile ne doit pas être assimilée à l’anorexie mentale de l’adolescence, car les problématiques sont très différentes. Mais dans tous les cas, et au moindre doute, il est recommandé de consulter un pédopsychiatre ou un psychiatre selon l’âge de l’enfant. En ce qui concerne l’adolescente, ce qui doit alerter les parents, repose sur deux facteurs : le régime d’une part (par exemple un souci exagéré pour certains aliments et pas d’autres) mais aussi et surtout l’arrêt des règles, qui survient généralement en premier. Et enfin, il faut savoir qu'il est inutile de forcer son enfant à manger, quel que soit son âge.  Lorsqu'il s'agit d'une adolescente ayant des rondeurs, ce qui est parfaitement normal, il faut éviter toute réflexion concernant son poids ou son aspect physique... c'est souvent comme ça que les choses commencent ; par un régime anodin qui fini par devenir une obsession. Un régime trop drastique est en tout cas un élément préoccupant justifiant une consultation.

 
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