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Entretien avec
Marie-Ange Casanova-Robert

Marie-Ange Casanova-Robert
______________ Psychanalyste - Psychologue clinicienne

 

   
 

Somatiser à l'adolescence

 

     
«Le remède de l'adolescence est le temps mais c'est un fait qui a très peu de signification pour l'adolescent. Il cherche une guérison immédiate et refuse en même temps un "remède" après l'autre parce qu'il y décèle quelque artifice.»
(D.W. Winnicott – L'adolescence - 1962 - De la pédiatrie à la psychanalyse - Payot)
   

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"Qu’elle se manifeste ou non, l'adolescence
est forcément une « crise »
"

Pascal Ménard : Quelle définition donneriez-vous de l’adolescence, et qu’est-ce qui, selon vous, caractérise cette période ?

Marie-Ange Casanova-Robert : On peut la définir, au niveau le plus basique bien sûr, comme étant le passage de l’enfance à l’âge adulte. Seulement les choses sont complexes, car il est impossible de passer directement d’un état à l’autre sans cette «crise» que l’on appelle l’adolescence. En fait, qu’elle se manifeste ou non, l'adolescence est forcément une « crise », dans le sens du mot grec « krisis » qui signifie « décision », c’est-à-dire un changement décisif, en bien ou en mal. Il y a donc plusieurs crises dans la vie, notamment la naissance, la préadolescence, l’adolescence, les premiers rapports sexuels, la grossesse, l’accouchement, la ménopause chez la femme, l’andropause chez l’homme, et la mort.
Or la crise du milieu de vie - vers la cinquantaine chez les deux sexes - ressemble beaucoup à l’adolescence, au sens d’un changement de l’économie psychosomatique. Il se produit un réaménagement des affects et du corps dans leur rapport à l’autre.

"l’adolescent culpabilise toujours
de laisser ses parents
"

P.M. : La puberté se manifeste par une modification physiologique visible (apparition des caractères sexuels secondaires : système pileux, mue de la voix chez les garçons, mais également la croissance des seins et l’apparition des règles chez les filles). Ces transformations s’accompagnent d’un véritable bouleversement psychique. Pouvez-vous en dire quelques mots ?

M-A. C. : Elles l’accompagnent en effet, mais précisons bien que ce ne sont pas les modifications corporelles seules qui suffisent à provoquer un bouleversement psychique. Car les pollutions nocturnes chez le garçon, ou l’apparition des seins, voire les pré-règles chez la fille peuvent apparaître avant l’adolescence, vers l’âge de 10 ans. Or la préadolescence se situe un peu plus tard, disons à partir de 13 ans. A cette période, la sexualité est déjà bien formée, mais elle peut être précoce si l’enfant ne trouve pas dans ses investissements tant familiaux que scolaires une satisfaction suffisante. Bien entendu, je ne parle pas de la masturbation, qui est une activité normale, mais plutôt d’une sexualité pleinement agie.

"C’est l’adieu définitif à l’enfance. C’est donc
avant-tout une période de deuil."

Quant à l’acmé de la crise d’adolescence, qui se situe vers 15 / 16 ans, elle est surtout provoquée par une angoisse : celle de la séparation d’avec les parents. C’est extrêmement douloureux, car c’est l’adieu définitif à l’enfance. C’est donc avant-tout une période de deuil. Lorsqu’un adolescent dit à ses parents d’un ton révolté : « je veux foutre le camp !», il exprime par là sa peur de ne pouvoir partir, et demande de l’aide. Il veut dire : « Aide-moi à partir »…

Cela dit, un enfant qui exprime son désir de partir provoque aussi de l’angoisse chez les parents : ils ont également un deuil à faire. En fait, les parents sont eux-aussi en crise, car l’adolescence de leur(s) enfant(s) correspond généralement au début de la ménopause pour la mère et éventuellement de l’andropause pour le père. Or un couple harmonieux qui s’entend bien, facilitera la séparation, même si c’est une famille recomposée, peu importe. Car l’adolescent culpabilise toujours de laisser ses parents : mieux vaut partir en sachant qu’ils ne vont pas en mourir, que cette séparation ne va pas les tuer. Le départ est également très perturbé si l’un des parents est malade : cela peut retarder d’autant l’échéance.

"C’est l’âge où les parents
se font traiter de « vieux »
"

P.M. : A l’adolescence, le corps se transforme et la perception du corps se modifie. Quels rapports les adolescents entretiennent-ils avec leur corps ?

M-A. C. : Il y a deux choses. Quand tout va bien, le rapport au corps est plutôt narcissique. C’est un narcissisme positif. L’adolescent va commencer par remettre en question ses parents, en les trouvant moches et vieux (c’est l’âge où les parents se font traiter de « vieux ») alors qu’il les trouvait jusque-là parfaits. La fille va alors entrer en compétition avec sa mère, le fils avec son père. L’adolescent est certes toujours un peu inquiet de ces changements, mais il est plutôt fier de son corps et se trouve beau. Dans ce cas, la crise de l’adolescence est une « bonne » crise, c’est-à-dire qu’il y a une redistribution harmonieuse des affects, ce qui lui permet d’achever le processus d’individuation-séparation qui s’est amorcé depuis l’enfance. A ce stade, il a déjà des projets, une bande de potes, préfère sortir pour ne pas rester avec ses parents (sauf s’il est mal), bref, il est en mesure de chercher et de trouver ses objets ailleurs qu’au sein de la cellule familiale, mais cela se fait toujours avec une certaine angoisse et une douleur car c’est un travail de deuil incontournable.

Par contre quand ça va plutôt mal pour l’adolescent, son rapport au corps est un narcissisme négatif. Par exemple, il peut avoir des tendances suicidaires, se scarifier, être anorexique, présenter un début de schizophrénie (souvent vers 17 ans). Cela signifie que la famille va mal. Car au fond, la crise n’est jamais une crise solitaire. Il peut y avoir une désorganisation au sein du couple, des difficultés à vivre la séparation, des secrets de familles lourds (mort d’un parent ou suicide caché, secret de filiation, etc.) une pathologie d’un ou des deux parents comme l’alcoolisme ou la dépression par exemple. Si l’adolescent a été parentalisé, c’est-à-dire qu’il est déjà grand depuis longtemps, ayant été habitué à s’occuper de papa ou de maman malade, il risque une grave décompensation car il se trouve soudain débordé par les événements. Lorsqu’elle est pathologique, la crise devient alors un appel au secours, un appel à l’entourage.

"L’adolescence est une période
de toute puissance
où l’on ne croit pas à la mort"

P.M. : Notre sujet de discussion concerne la somatisation des adolescents. Mais peut-être faut-il préciser que la somatisation n’est qu’une modalité spécifique de réaction face à des débordements pulsionnels qui caractérisent cette période singulière qu’est « l’adolescence »... Cette étape est en effet marquée - d’une manière plus générale - par des passages à l’acte, des transgressions diverses, voire des comportements à risques - traumatophiles -, ou encore des épisodes dépressifs… Peut-on en dire quelques mots ?

M-A. C. : Toute la question est de savoir si l’adolescent est en danger ou pas. Il y a deux cas inquiétants :
Lorsqu’il y a une fixation délirante sur une partie du corps alors que tout est normal, qu’il s’agisse du garçon ou de la fille (il s’agit de la dysmorphophobie, qui peut être un mode d’entrée dans la schizophrénie) et la perte de poids chez la fille qui se trouve trop grosse (l’anorexie). Pour ce qui est des passages à l’acte (par exemple les scarifications) ou des comportements à risque, c’est aussi une façon de somatiser, puisqu’il y a une attaque du corps ou une mise en danger du corps. L’adolescence est une période de toute puissance où l’on ne croit pas à la mort.

P.M. : Il y a également les passages hypocondriaques, assez typiques chez certains adolescents...

M-A. C. : Oui, l’hypocondrie se manifeste par une préoccupation exagérée de son corps, de sa santé, et c’est un signe dont il faut se préoccuper lorsqu’il est excessif, car cela signifie que l’adolescent - fille ou garçon - n’a pas confiance en son nouveau corps qui se transforme et qui lui échappe.

"il y a des filles à qui on n’a
jamais parlé des règles"

P.M. : Prenons par exemple les premières règles chez la jeune fille. Cet événement peut avoir une résonance traumatique si le sang est « désexualisé », c’est-à-dire lorsqu’il est perçu par l’adolescente comme un symbole mortifère (angoisse de mort) plutôt qu’associé à la fécondité (pulsion de vie) ?

M-A. C. : Absolument. La réaction va effectivement dépendre de la manière dont on lui aura parlé de ces transformations et de la façon dont elle aura compris et intégré ce discours, qui est parfois totalement absent, car il y a des filles à qui on n’a jamais parlé des règles. Pour les garçons, il peut s’agir des pollutions nocturnes ou de la masturbation. Faute d’explications, l’angoisse liée à la culpabilité peut conduire à des somatisations (souvent des maux de ventre ou de tête).

P.M. : Selon certains auteurs, la désorganisation somatique provient d’une carence fantasmatique, d’une incapacité à élaborer psychiquement un excès d’excitations. N’y aurait-il pas au contraire, chez la plupart des adolescents, un débordement de la fonction fantasmatique (trop de « mentalisation ») provoquant une répression massive des affects, ce qui augmenterait ainsi les risques de somatisation ?

M-A. C. : Je partage tout à fait cette option. Il y a en effet une surmentalisation, qui est mal gérée faute d’outils psychiques pour le faire.

P.M. : Comment peuvent-ils acquérir ces outils ?

M-A. C. : Certaines activités sublimatoires peuvent les aider à mieux vivre leurs malaises internes, en les exprimant à l’extérieur sans se faire trop de mal. Par exemple, en pratiquant certains sports comme l’escrime, les arts martiaux, c’est-à-dire des activités où ils sont en contact à la fois avec leur corps et avec d’autres, ce qui leur permet de reprendre confiance en leur corps.
Et puis il y a des activités à fortes sensations comme le parachute ou l’escalade, qui permettent à l’adolescent d’avoir le sentiment de se mettre en danger, mais sans risque, puisque la sécurité est là. Cela évite des conduites à risques « sauvages » réellement dangereuses.


"Un adolescent qui ne manifeste jamais d’hostilité
à ses parents [...] ce n’est pas vraiment bon signe"

P.M. : Vous avez parlé de « crise » de l’adolescence… mais il y a des adolescences plutôt calmes, du moins sans conflit apparent. Cette absence de conflit peut-elle être le signe d’une répression excessive des affects, et si oui, un risque de somatisation future ?

M-A. C. : Oui je le pense. Un adolescent qui ne manifeste jamais d’hostilité à ses parents par exemple, qui les trouve toujours géniaux, qui veut systématiquement sortir ou partir en vacances avec eux, ce n’est pas vraiment bon signe. Cela risque de se manifester à l’âge adulte sous une forme beaucoup plus grave comme une dépression massive, mélancolique, voire un état psychotique. Maintenant, il va de soi qu’il est hors de question de basculer dans l’excès inverse, et de laisser l’adolescent insulter ses parents ou se livrer à des actes violents en frappant sa mère ou son père.
Les parents doivent toujours aider leur enfant à se décoller… certes doucement, mais sûrement.

"La fille va avoir tendance à développer
plus de complexes corporels"

P.M. : La crise de l’adolescence n’est pas nécessairement vécue de la même façon du point de vue psychosomatique pour le garçon et pour la fille… quelles sont les principales différences ?

M-A. C. :
D’abord, je crois qu’il y a beaucoup de disparité au plan de l’éducation entre les garçons et les filles. On a tendance à valoriser beaucoup plus le garçon que la fille. Cela se traduit directement par le fait que la fille, en général, a moins de passion que le garçon. Il est rare de voir une fille se passionner vraiment pour ses études, une activité artistique, sportive ou autre. Elle va plutôt adopter une position passive et attendre tout du garçon, en rêvant au prince charmant, tandis que le garçon n’attend pas tout de la fille et s’investit activement dans des passions, pense à ses études ou à sa réussite sociale, et ne va pas chercher à se marier à 15 ans comme on le voit chez certaines adolescentes de cet âge.
Du point de vue psychosomatique, la fille va avoir tendance à développer plus de complexes corporels car elle ne se trouve jamais assez bien pour les garçons. Par ailleurs, les problèmes de taille, notamment des seins et du pénis ne sont pas vécus de la même manière. Les garçons sont obnubilés par la taille de leur membre, qu’ils mesurent systématiquement, ce qui n’est pas le cas des filles vis-à-vis de leurs seins.

"La crise oedipienne [...] est plus
problématique pour la fille"

P.M. : Peut-on dire que le garçon subit moins de modifications morphologiques que la fille ? En fait, le corps du garçon est déjà achevé dès la naissance, pas celui de la fille…

M-A. C. : Tout à fait. Je crois que le bouleversement est plus grand pour la fille, d’autant plus que la crise oedipienne (qui est réactivée à l’adolescence) est plus problématique pour la fille qui doit se détourner de son premier amour : sa mère, pour se tourner vers un homme si elle est hétérosexuelle. Le garçon quant à lui, conservera toujours le même objet d’amour féminin : la voie hétérosexuelle étant pour le garçon la solution la plus simple.

"Beaucoup de jeunes se prennent
pour des «erreurs»"

P.M. : Pour conclure, quels conseils donneriez-vous aux parents qui se sentent un peu débordés face à leur adolescent, ne sachant pas comment gérer cette « crise » ?

M-A. C. : Je crois d’abord qu’il faut éviter de lui dire ou de lui faire comprendre : "ne me quitte pas". Mieux vaut l’aider à se décoller au moment opportun, car tôt ou tard cela se fera. Cela dit, il y a des manières insidieuses de les garder chez soi. Par exemple, en invitant chaque week-end la ou le petit(e) ami(e) à la maison, ou bien en prenant l’adolescent en otage en lui disant que le couple n’a pas divorcé à cause de lui, etc. Beaucoup de jeunes se prennent pour des "erreurs"… surtout si les parents ne s’entendent pas ou divorcent. Il est donc important de leur rappeler qu’ils ne seraient pas venus au monde si les deux parents ne s’étaient pas rencontrés et ne s’étaient pas un peu aimés à ce moment là, et ce, quelle que soit l’évolution ultérieure de leur relation.

"La « bande de potes » pour l’adolescent,
est structurante, car elle lui sert d’étayage"

Éviter également de critiquer ses copains (sauf s’ils ont bien sûr une réelle mauvaise influence) car la « bande de potes » pour l’adolescent, est structurante : elle lui sert d’étayage. Ils sont souvent ensemble, passent des heures au téléphone, et c’est un passage utile qui va l’aider à passer le cap.

Si l’adolescent semble avoir une préoccupation exagérée du corps, les parents doivent réagir sereinement en allant consulter un médecin pour faire un bilan et s’assurer que tout va bien. Si c‘est le cas, il ne faut pas entrer dans le jeu de l’adolescent en appelant le médecin à chaque nouvelle plainte. Il est plutôt conseillé le cas échéant de lui faire suivre une psychothérapie.

"Pour les filles, il est important de les aider à
vivre au mieux leurs premières règles"

Pour les filles, il est important de les aider à vivre au mieux leurs premières règles afin qu’elles ne soient pas vécues sur un mode dramatique comme vous le disiez. Il ne faut pas hésiter à leur expliquer clairement qu’elles ont un appareil génital très complexe et très beau ; que les saignements qui surviennent tous les mois, correspondent à une dentelle utérine qui, n’étant pas fécondée, se détache de la paroi et tombe sous forme de saignements ; et enfin que tout ce processus est parfaitement naturel et prépare la jeune fille à la maternité.
En revanche, il est malsain de parler de sa propre sexualité à ses enfants, ou bien de leur donner des informations trop crues ou détaillées sur la sexualité en général. D’ailleurs les enfants n’ont pas du tout envie qu’on vienne leur en parler, sauf s’ils posent des questions.

"Tout le monde n’est pas digne
d’être un vieux con !"

Par ailleurs, même lorsque les choses se passent normalement, l’adolescent va toujours chercher à tester les limites, et ce qui manque souvent c’est un bon cadrage. Vouloir jouer les parents-copains qui partagent les joints avec leurs enfants, ne va certainement pas les aider. Il est important d’être capable de poser des limites et de s’y tenir : lui interdire de prendre la moto, imposer une heure de retour, bref, il faut savoir être répressif à bon escient : car ils en ont besoin ! Combien de fois les adolescents remercient leurs parents d’avoir mis des interdits : au fond, ils sont soulagés ! Car c’est justement ce qu’ils recherchent : des repères, des limites. En fait, tout le monde n’est pas digne d’être un vieux con ! Quand on est adolescent, on a justement besoin de parents qui sont des « vieux cons ». Mais c’est difficile d’être un vieux con… car on a envie d’être aimé.
En fait, les parents, c’est un peu comme pour un bateau : il est essentiel qu’ils gardent le cap, en dépit des vents et marées.



 
 
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