Marie-Ange Casanova-Robert est titulaire d'un Doctorat de philosophie et d'un DESS de psychopathologie clinique. Elle a par ailleurs suivi une formation d'Art-thérapeute et de Psychosomaticienne. Ayant travaillé 25 ans en institution dans de nombreux secteurs (psychiatrie d'adultes et d'enfants, services d'anorexiques), elle créa également un atelier d'art-thérapie pour des enfants psychotiques, tout en continuant son activité de psychanalyste, profession qu'elle exerce en cabinet privé depuis 30 ans à Paris.
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Somatiser à l'adolescence |
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«Le remède de l'adolescence est le temps mais c'est un fait qui a très peu de signification pour l'adolescent. Il cherche une guérison immédiate et refuse en même temps un "remède" après l'autre parce qu'il y décèle quelque artifice.» (D.W. Winnicott – L'adolescence - 1962 - De la pédiatrie à la psychanalyse - Payot) |
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____________________________________________________________ "Qu’elle se manifeste ou non, l'adolescence Pascal Ménard : Quelle définition donneriez-vous de l’adolescence, et qu’est-ce qui, selon vous, caractérise cette période ? "l’adolescent culpabilise toujours P.M. : La puberté se manifeste par une modification physiologique visible (apparition des caractères sexuels secondaires : système pileux, mue de la voix chez les garçons, mais également la croissance des seins et l’apparition des règles chez les filles). Ces transformations s’accompagnent d’un véritable bouleversement psychique. Pouvez-vous en dire quelques mots ?
M-A. C. : Elles l’accompagnent en effet, mais précisons bien que ce ne sont pas les modifications corporelles seules qui suffisent à provoquer un bouleversement psychique. Car les pollutions nocturnes chez le garçon, ou l’apparition des seins, voire les pré-règles chez la fille peuvent apparaître avant l’adolescence, vers l’âge de 10 ans. Or la préadolescence se situe un peu plus tard, disons à partir de 13 ans. A cette période, la sexualité est déjà bien formée, mais elle peut être précoce si l’enfant ne trouve pas dans ses investissements tant familiaux que scolaires une satisfaction suffisante. Bien entendu, je ne parle pas de la masturbation, qui est une activité normale, mais plutôt d’une sexualité pleinement agie. "C’est l’adieu définitif à l’enfance. C’est donc Quant à l’acmé de la crise d’adolescence, qui se situe vers 15 / 16 ans, elle est surtout provoquée par une angoisse : celle de la séparation d’avec les parents. C’est extrêmement douloureux, car c’est l’adieu définitif à l’enfance. C’est donc avant-tout une période de deuil. Lorsqu’un adolescent dit à ses parents d’un ton révolté : « je veux foutre le camp !», il exprime par là sa peur de ne pouvoir partir, et demande de l’aide. Il veut dire : « Aide-moi à partir »… "C’est l’âge où les parents P.M. : A l’adolescence, le corps se transforme et la perception du corps se modifie. Quels rapports les adolescents entretiennent-ils avec leur corps ?
M-A. C. : Il y a deux choses. Quand tout va bien, le rapport au corps est plutôt narcissique. C’est un narcissisme positif. L’adolescent va commencer par remettre en question ses parents, en les trouvant moches et vieux (c’est l’âge où les parents se font traiter de « vieux ») alors qu’il les trouvait jusque-là parfaits. La fille va alors entrer en compétition avec sa mère, le fils avec son père. L’adolescent est certes toujours un peu inquiet de ces changements, mais il est plutôt fier de son corps et se trouve beau. Dans ce cas, la crise de l’adolescence est une « bonne » crise, c’est-à-dire qu’il y a une redistribution harmonieuse des affects, ce qui lui permet d’achever le processus d’individuation-séparation qui s’est amorcé depuis l’enfance. A ce stade, il a déjà des projets, une bande de potes, préfère sortir pour ne pas rester avec ses parents (sauf s’il est mal), bref, il est en mesure de chercher et de trouver ses objets ailleurs qu’au sein de la cellule familiale, mais cela se fait toujours avec une certaine angoisse et une douleur car c’est un travail de deuil incontournable. "L’adolescence est une période P.M. : Notre sujet de discussion concerne la somatisation des adolescents. Mais peut-être faut-il préciser que la somatisation n’est qu’une modalité spécifique de réaction face à des débordements pulsionnels qui caractérisent cette période singulière qu’est « l’adolescence »... Cette étape est en effet marquée - d’une manière plus générale - par des passages à l’acte, des transgressions diverses, voire des comportements à risques - traumatophiles -, ou encore des épisodes dépressifs… Peut-on en dire quelques mots ? P.M. : Il y a également les passages hypocondriaques, assez typiques chez certains adolescents... "il y a des filles à qui on n’a P.M. : Prenons par exemple les premières règles chez la jeune fille. Cet événement peut avoir une résonance traumatique si le sang est « désexualisé », c’est-à-dire lorsqu’il est perçu par l’adolescente comme un symbole mortifère (angoisse de mort) plutôt qu’associé à la fécondité (pulsion de vie) ? P.M. : Selon certains auteurs, la désorganisation somatique provient d’une carence fantasmatique, d’une incapacité à élaborer psychiquement un excès d’excitations. N’y aurait-il pas au contraire, chez la plupart des adolescents, un débordement de la fonction fantasmatique (trop de « mentalisation ») provoquant une répression massive des affects, ce qui augmenterait ainsi les risques de somatisation ? P.M. : Comment peuvent-ils acquérir ces outils ? M-A. C. : Certaines activités sublimatoires peuvent les aider à mieux vivre leurs malaises internes, en les exprimant à l’extérieur sans se faire trop de mal. Par exemple, en pratiquant certains sports comme l’escrime, les arts martiaux, c’est-à-dire des activités où ils sont en contact à la fois avec leur corps et avec d’autres, ce qui leur permet de reprendre confiance en leur corps.
P.M. : Vous avez parlé de « crise » de l’adolescence… mais il y a des adolescences plutôt calmes, du moins sans conflit apparent. Cette absence de conflit peut-elle être le signe d’une répression excessive des affects, et si oui, un risque de somatisation future ? M-A. C. : Oui je le pense. Un adolescent qui ne manifeste jamais d’hostilité à ses parents par exemple, qui les trouve toujours géniaux, qui veut systématiquement sortir ou partir en vacances avec eux, ce n’est pas vraiment bon signe. Cela risque de se manifester à l’âge adulte sous une forme beaucoup plus grave comme une dépression massive, mélancolique, voire un état psychotique. Maintenant, il va de soi qu’il est hors de question de basculer dans l’excès inverse, et de laisser l’adolescent insulter ses parents ou se livrer à des actes violents en frappant sa mère ou son père. "La fille va avoir tendance à développer P.M. : La crise de l’adolescence n’est pas nécessairement vécue de la même façon du point de vue psychosomatique pour le garçon et pour la fille… quelles sont les principales différences ? "La crise oedipienne [...] est plus P.M. : Peut-on dire que le garçon subit moins de modifications morphologiques que la fille ? En fait, le corps du garçon est déjà achevé dès la naissance, pas celui de la fille… M-A. C. : Tout à fait. Je crois que le bouleversement est plus grand pour la fille, d’autant plus que la crise oedipienne (qui est réactivée à l’adolescence) est plus problématique pour la fille qui doit se détourner de son premier amour : sa mère, pour se tourner vers un homme si elle est hétérosexuelle. Le garçon quant à lui, conservera toujours le même objet d’amour féminin : la voie hétérosexuelle étant pour le garçon la solution la plus simple. "Beaucoup de jeunes se prennent P.M. : Pour conclure, quels conseils donneriez-vous aux parents qui se sentent un peu débordés face à leur adolescent, ne sachant pas comment gérer cette « crise » ? "La « bande de potes » pour l’adolescent, Éviter également de critiquer ses copains (sauf s’ils ont bien sûr une réelle mauvaise influence) car la « bande de potes » pour l’adolescent, est structurante : elle lui sert d’étayage. Ils sont souvent ensemble, passent des heures au téléphone, et c’est un passage utile qui va l’aider à passer le cap. Si l’adolescent semble avoir une préoccupation exagérée du corps, les parents doivent réagir sereinement en allant consulter un médecin pour faire un bilan et s’assurer que tout va bien. Si c‘est le cas, il ne faut pas entrer dans le jeu de l’adolescent en appelant le médecin à chaque nouvelle plainte. Il est plutôt conseillé le cas échéant de lui faire suivre une psychothérapie. "Pour les filles, il est important de les aider à Pour les filles, il est important de les aider à vivre au mieux leurs premières règles afin qu’elles ne soient pas vécues sur un mode dramatique comme vous le disiez. Il ne faut pas hésiter à leur expliquer clairement qu’elles ont un appareil génital très complexe et très beau ; que les saignements qui surviennent tous les mois, correspondent à une dentelle utérine qui, n’étant pas fécondée, se détache de la paroi et tombe sous forme de saignements ; et enfin que tout ce processus est parfaitement naturel et prépare la jeune fille à la maternité. "Tout le monde n’est pas digne Par ailleurs, même lorsque les choses se passent normalement, l’adolescent va toujours chercher à tester les limites, et ce qui manque souvent c’est un bon cadrage. Vouloir jouer les parents-copains qui partagent les joints avec leurs enfants, ne va certainement pas les aider. Il est important d’être capable de poser des limites et de s’y tenir : lui interdire de prendre la moto, imposer une heure de retour, bref, il faut savoir être répressif à bon escient : car ils en ont besoin ! Combien de fois les adolescents remercient leurs parents d’avoir mis des interdits : au fond, ils sont soulagés ! Car c’est justement ce qu’ils recherchent : des repères, des limites. En fait, tout le monde n’est pas digne d’être un vieux con ! Quand on est adolescent, on a justement besoin de parents qui sont des « vieux cons ». Mais c’est difficile d’être un vieux con… car on a envie d’être aimé.
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