Conversion : Le terme de conversion fait référence à la "conversion hystérique" ou "hystérie de conversion" qui est à l'origine de la découverte de la psychanalyse et introduit par Freud dès 1894. Il s'agit de symptômes somatiques extrêments variés qui ont un sens symbolique et qui sont issus de conflits psychiques infantiles non résolus.
Opératoire : La notion de "pensée opératoire" a été introduite par Pierre Marty et Michel de M'Uzan lors du XXIIIème Congrès des psychanalystes de langues romanes à Barcelone en 1962 et élargie à celle plus large de "vie opératoire". De tels patients sont exclusivement centrés sur l'activité événementielle, où les préoccupations concrètes dominent, ce qui correspond à une solution défensive contre le trauma. Contrairement à la conversion hystérique, les symptômes somatiques sont lésionnels, évolutifs, ils n'ont pas de sens symbolique, et mettent souvent en jeu le pronostic vital si aucun travail psychothérapique n'est entrepris.
Marie-Ange Casanova-Robert est titulaire d'un Doctorat de philosophie et d'un DESS de psychopathologie clinique. Elle a par ailleurs suivi une formation d'Art-thérapeute et de Psychosomaticienne. Ayant travaillé 25 ans en institution dans de nombreux secteurs (psychiatrie d'adultes et d'enfants, services d'anorexiques), elle créa également un atelier d'art-thérapie pour des enfants psychotiques, tout en continuant son activité de psychanalyste, profession qu'elle exerce en cabinet privé depuis 30 ans à Paris.
Pascal Ménard : Il
arrive que certains patients qui ne sont pas des somatisants, déclenchent
des maladies soit pendant la cure, soit après la cure. De telles
décompensations somatiques interrogent toujours sur la pertinence
des choix thérapeutiques de l'analyste. Car il est généralement
admis qu'un bon fonctionnement psychique protège le corps. Peut-on
parler de défaillance du processus thérapeutique ou bien
d'un travail inachevé ?
Marie-Ange
Casanova-Robert
: C'est vrai qu'on s'interroge toujours mais
ces épisodes sont très rarement graves. Ce sont plutôt
des maladies dites de "conversion" elles sont périphériques
et n'atteignent pas l'organe. Bien entendu je peux ne parler que de
mon expérience personnelle. Je n'ai jamais observé pendant
une cure de maladies graves mais plutôt des petites somatisations
comme de l'asthme, des tachycardies, lipothymies, tétanies, migraines,
etc.
PM : Qu'en est-il lorsque le patient déclenche des maladies organiques
- lésionnelles - graves ?
MA.C : Cela signifie que le patient était trop"opératoire".
il n'était pas prêt pour s'engager dans une cure analytique.
C'est un patient qui n'a pas élaboré suffisamment. Par
contre, une névrose ordinaire a peu de chance de développer
un cancer - sauf exposition à des rayons, ou en cas de traumatisme
important. Mais normalement, une maladie grave comme un cancer ou une
tumeur maligne ne doit pas survenir pendant ou après une cure.
En
ce qui concerne certaines formes de somatisations correspondent--elles
à des états ou à des processus psychiques distincts
?
Il est vrai qu'une tachycardie n'aura pas le même
sens qu'une crise d'eczéma. Mais cela va surtout dépendre
de certains moments de la cure où le patient "mentalise" plus ou moins. Le patient peut soudain développer une
maladie de bébé de type eczéma, une maladie du
" décollement " (du moi-peau). C'est ce qu'on appelle
un "acting" c'est-à-dire un passage à l'acte
; ici sous la forme d'une somatisation, mais cela peut prendre d'autres
aspects comme un accident ; les fractures par exemple sont assez fréquentes.
Dans tous les cas, cela signifie qu'il se passe quelque chose que le
patient n'a pas pu exprimer en séance
La somatisation peut aussi être utilisée comme une résistance.
Prévenir le jour même qu'on ne peut venir à sa séance
à cause d'une angine peut signifier " je ne peux/veux plus
parler ".
Vous avez parlé de « maladies de bébés »… il m’est arrivé de rencontrer à l’hôpital de jour des patients adultes, somatiques graves – voire polysomatisants - qui n’avaient jamais été malades dans leur enfance. Je me suis demandé si cette absence de vécu somatique primaire n’induisait pas une carence dans la structuration psychique. La maladie infantile n’est-elle pas un «traumatisme structurant» pour l’économie psychosomatique future du sujet ?
Tout à fait. D’ailleurs comme il y a de plus en plus de vaccins qui éradiquent presque toutes les maladies infantiles, on observe d’autres pathologies… je ne dis pas cela pour condamner les vaccins qui sont indispensables par ailleurs, mais pour confirmer que la nature des affections somatiques de l’enfance contribuent effectivement à structurer l’économie psychosomatique du futur adulte. En d’autres termes, la maladie est une épreuve utile.
En ce qui concerne les somatisations survenant après une cure : on constate que la séparation d’avec l’analyste peut être un facteur déclenchant de maladie somatique…
Oui, c’est pourquoi la fin de cure doit se faire très progressivement. Je pense que certaines somatisations pourraient être évitées si l’on continuait encore quelque temps le processus thérapeutique alors que tout va bien pour le patient. C’est un processus de sevrage.
Pourquoi la séparation, qui est toujours vécue comme une perte – et présente parfois les caractéristiques d’un deuil pathologique - se traduit-elle par une atteinte organique ?
Parce que l’objet perdu est « ancré » dans le corps. Le cancer est une façon de conserver le mort en « son sein » - les femmes développent souvent des cancers du sein gauche (la partie du cœur) suite à la mort d’un enfant. Je recommande d’ailleurs un contrôle systématique dans les 6 mois qui suivent un décès important.
Ceci me fait penser au cancer de Marie Cardinal, qu‘elle évoque dans l’un de ses livres. Elle commence une psychanalyse en se plaignant de saignements de l’utérus. Son analyste lui répond « votre sang ne m’intéresse pas. » La vexation provoque l’arrêt des saignements et la cure se déroule normalement sans somatisations. Après la cure, elle perd sa mère et n’assiste pas à son enterrement car elle disait la détester. Peu de temps après, elle déclenche un cancer. C’est lorsque son analyste lui a dit qu’elle se punissait qu’elle s’est rendue sur la tombe de sa mère pour lui dire qu’elle l’aimait. Cet épisode lui a permis de se réconcilier avec sa mère post-mortem, faisant disparaître la tumeur (il ne s’agissait que d’une dysplasie de l’utérus sans gravité). On voit là, malgré sa somatisation, qu’elle a été très bien analysée.
Cet exemple tord le cou à l’idée toute faite selon laquelle la somatisation est systématiquement un échec thérapeutique, et qu’il faut à tout prix l’éviter. Elle est parfois de « bon aloi »…
Absolument. Tant que ce n’est pas grave ! On parlait tout à l’heure de maladie de bébé… j’ai en tête l’exemple d’un patient psychotique qui prenait un véritable plaisir à évoquer ses maladies infantiles. Pendant la cure il a déclenché un zona ophtalmique…
D’une certaine manière, c’est un « moment névrotique » qui a été possible grâce à la qualité de l’élaboration psychique du patient via le maintien du lien « maternant » au sein de la cure. C’est une illustration de ce que peut être une décompensation somatique positive, car à défaut d’un tel mode d’expression, ce patient aurait fait un délire psychotique comme il le faisait au début. Un tel épisode a donc évité une hospitalisation en psychiatrie.
J’ai maintenant une question à propos des patients déjà somatisants avant une cure, et qui présentent des pathologies lourdes… il arrive parfois que certains d’entres-eux ne puissent se passer de l’analyse. Malgré une réelle amélioration aussi bien sur le plan psychique que somatique, la maladie peut reprendre son cours lors d’une interruption de la cure… Doit-on se résigner à suivre ces patients « à vie » ?
Cela peut en effet arriver mais c’est rarissime. Plus fréquemment, il se peut que certains patients reprennent ultérieurement un travail complémentaire – avec le même analyste ou avec un autre - car l’inconscient se referme avec le temps…et ceci concerne tout autant l’inconscient de l’analyste ! Ce qui pose aussi la question des somatisations de l’analyste lui-même.
A ce propos, lorsque l’analyste somatise, doit-on supposer que quelque chose est resté inanalysé chez lui ?
Oui, ce quelque chose d’inanalysé peut être réveillé par un patient dont la maladie entre en résonance avec quelque chose d’inélaboré chez l ‘analyste, mais cela n’a pas pour effet de déclencher une maladie ; il arrive parfois que l’analyste ressente des symptômes ponctuels par identification avec son patient ou par sentiment de culpabilité inconsciente.
Pour conclure, qu’en est-il selon vous de l’indication d’une cure pour les patients somatisants ?
Quelqu’un qui vient en somatisation totale et dont on pense qu’il est soit très opératoire soit très somatisant, on ne va pas l’allonger sur le divan. Si on l’allonge, il faut que l’analyste se place devant , il doit être visible et adopter une technique active en posant des questions actuelles. Généralement, l’échec d’une analyse précédente est une mauvaise indication. Le travail doit d’abord consister à panser ses blessures avant de penser sa maladie.