Opératoire : La notion de "pensée opératoire" a été introduite par Pierre Marty et Michel de M'Uzan lors du XXIIIème Congrès des psychanalystes de langues romanes à Barcelone en 1962 et élargie à celle plus large de "vie opératoire". De tels patients sont exclusivement centrés sur l'activité événementielle, où les préoccupations concrètes dominent, ce qui correspond à une solution défensive contre le trauma. Contrairement à la conversion hystérique, les symptômes somatiques sont lésionnels, évolutifs, ils n'ont pas de sens symbolique, et mettent souvent en jeu le pronostic vital si aucun travail psychothérapique n'est entrepris.
Quand la pornographie devient l'initiation sexuelle des jeunes...
Gérard Bonnet est un psychanalyste, un enseignant et un chercheur. Il est également docteur en psychologie, membre sociétaire de l'Association psychanalytique de France, auteur de nombreux ouvrages sur la sexualité et ses composantes, parmi lesquels :
La violence du voir (PUF, 1996)
Les perversions sexuelles (PUF 2001)
L'irrésistible pouvoir du sexe (Payot, 2001)
Voir, être vu, figures de l'exhibitionnisme
(PUF, 2005)
L'exhibitionnisme pornographique nous lance aujourd'hui un immense défi qui nous laisse démunis, divisés, sans réponse à long terme. Pourtant, il y a urgence, car cette invasion touche de plus en plus les enfants et les adolescents : pour eux, le passage de la sexualité infantile à la sexualité adulte ne peut se faire qu'au terme d'une élaboration imaginaire où la pudeur tient une place capitale. Cette élaboration est aujourd'hui court-circuitée par la pornographie qui constitue une véritable forme de pédophilie à l'échelle planétaire, s'insinue dans nos relations, au point qu'elle est devenue en quelques années une sorte de nouvelle épreuve initiatique pour les jeunes, la principale en matière de sexualité.
Exemples cliniques à l'appui, Gérard Bonnet montre les difficultés que cela entraîne pour les adolescents et indique comment les accompagner. Plutôt que de se réfugier dans la voie du tout-répressif qui ne ferait qu'intensifier le phénomène, il invite à mesurer notre responsabilité collective et à reconsidérer notre conception de la sexualité à l'aune de la créativité humaine.
On confond souvent " sexualité "
et " sexualité génitale "
Pascal MENARD : Votre ouvrage " Défi à la pudeur " dénonce les effets négatifs des images sexuelles sur les jeunes, notamment " quand la pornographie devient l’initiation sexuelle des jeunes " (qui en est le sous-titre). Tout d’abord, il est peut-être utile de rappeler que la sexualité de l’enfant n’a rien à voir avec la sexualité génitale adulte… et entre les deux, il y a celle de l’adolescent...
Gérard Bonnet : Il est vrai que l’on confond souvent " sexualité " et " sexualité génitale " et comme vous le savez, en psychanalyse, il y a plusieurs formes de sexualité. Disons que jusqu’à la puberté, la sexualité génitale – qui est la rencontre entre le sexe masculin et le sexe féminin – n’est pas intégrable par l’enfant puisque son corps n’est pas mature physiologiquement. En fait, on a tendance à oublier que tout apprentissage se fait par une mise en place de nos capacités corporelles.
Lorsqu’il s’agit de la rencontre sexuelle, les enfants peuvent l’imaginer, la fantasmer ; dans ce cas, il ne s’agit pas de génitalité à proprement parler. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de sexualité dans l’enfance, mais que l’enfant organise ses propres sexualités sur un mode très personnel qui n’appartiennent qu’à lui ; elles sont dans un premier temps pulsionnelles : (orales, anales, etc.) puis " idéales " (qui correspondent aux idéaux familiaux tels que l’enfant les fantasme). Lorsque la puberté arrive, l’éveil du corps va permettre de découvrir la génitalité et surtout de la comprendre.
De nouvelles sensations corporelles vont apparaître, notamment génitales, et vont s’accompagner de la représentation concrète de ce qu’est la pénétration, l’éjaculation, etc. Ce qui crée un bouleversement considérable.
La sexualité va alors se réorganiser complètement.
Le premier temps (préadolescence) consiste à assumer cet éclatement provoqué par la génitalité car elle fait sauter toutes les constructions antérieures. Le deuxième temps (adolescence) consiste à tout reconstruire ; il s’agit pour l’adolescent de réorganiser toutes ses sexualités antérieures afin de mettre en place une nouvelle sexualité.
Pour l’enfant, "c’est un papa qui attaque une maman pour la manger"
P.M : Concrètement, que se passe-t-il sur le plan psychique pour un très jeune enfant qui voit des images sexuelles par rapport à un préadolescent d’une part, et par rapport à un adolescent en pleine puberté d’autre part ?
G.B : Lorsqu’on impose à un très jeune enfant des images génitales, celui-ci en a une vision " projective ", c’est-à-dire que ce qu’il voit n’est pas " compréhensible ". Il va donc les interpréter en fonction de sa propre sexualité qui est dans un premier temps pulsionnelle comme on l’a vu. Or cette forme de sexualité est perçue de façon violente par l’enfant. Par exemple, lorsqu’elle interpelle la pulsion orale, l’enfant va croire que " c’est un papa qui attaque une maman pour la manger ", lorsque les images sont assimilées à la pulsion urétrale-anale, celui-ci va penser que " c’est un papa qui fait pipi dans une maman " ou encore " un papa qui rentre dans le derrière d’une maman "… il ne peut comprendre ce qu’il voit qu’en fonction de ses constructions personnelles. Ces images violentes sont toujours intrusives et viennent court-circuiter son évolution sexuelle.
Par contre, lorsqu’il est en période de latence (7-12 ans) il est dans une phase de " sexualité idéale " ou de telles scènes vont le mettre mal à l’aise, lui donnant une image dévalorisante de la sexualité. Il va les percevoir comme quelque chose de "pas beau ", de "sale " ce qui risque de le dégoûter plus tard de la sexualité.
Lorsqu’il s’agit d’un adolescent, c’est tout le contraire : il est fasciné. Car il est en pleine découverte de la sexualité génitale et cherche à la comprendre. Il va donc rechercher naturellement les modèles proposés par les adultes, en pensant que ce qu’on lui montre correspond à la sexualité réelle. Le problème est qu’il sera tenté de se soumettre aux modèles proposés, les considérant comme des recettes infaillibles, alors qu’il n’a pas exploré par lui-même la sexualité, ce qui est pourtant le meilleur chemin pour s’épanouir pleinement.
C’est donc un piège. D’un côté l’adolescent les souhaite et les recherche activement, et de l’autre cela risque de court-circuiter le développement de sa génitalité s’il cherche à y plaquer des stéréotypes imposés de l’extérieur. Il faut être capable de prendre le risque de découvrir par soi-même ce qu’il faut faire.
la sexualité ne s’apprend pas
en lisant un mode d’emploi
P.M : Certains adolescents en arrivent parfois à une véritable addiction (vous parlez de porno-dépendance). La clinique nous montre qu’ils proviennent souvent de familles dissociées et ils cherchent, dites-vous, à compenser une absence par une présence corporelle immédiate. Pourquoi un tel dérivatif, plutôt qu’une compensation par l’imaginaire ? Car les fantasmes sont abondants chez l’adolescent… peut-être trop ?
G.B : Oui on peut dire qu’ils ont trop de fantasmes en ce sens qu’ils ont une pléthore de désirs, mais en même temps ils ne disposent pas des outils psychiques pour mettre de l’ordre dans tout cela. Autrefois, il y avait des rituels d’initiations qui remplissaient cette fonction. Car tout le problème est d’arriver à réaménager les forces primaires, les pulsions, les idéaux pour les intégrer progressivement dans la rencontre génitale (le fameux " primat du génital " !). Mais la sexualité ne s’apprend pas en lisant un mode d’emploi et pourtant la société continue à vouloir donner des recettes toutes faites qui viennent parasiter tout ce travail d’élaboration psychique individuel.
Le monde s’exhibe trop. De ce fait,
il produit trop de pornographie
P.M : Vous dénoncez également une autre forme d’exhibitionnisme (qui n’est pas exclusivement sexuel), à savoir l’exhibitionnisme collectif : de type social, professionnel, politique. En quoi consiste-t-il et quels sont ses effets ?
G.B : Il y a en effet une tendance dominante dans notre société à s’exhiber. Car pour exister il faut se montrer d’une façon ou d’une autre. Toutes les carrières et les réussites sociales sont bâties autour de cela ; il faut savoir se montrer, savoir " se vendre " , et les médias utilisent largement cette tendance à l’échelle planétaire. Or, dès qu’une tendance pulsionnelle domine à ce point une société (car l’exhibitionnisme est une pulsion partielle) elle est forcément un peu " pornographique ". En fait, la partie immergée, que l’on voit se manifester dans les comportements classiques, entretient inévitablement en arrière-plan une partie sexuelle qui est proportionnelle à ce qui est visible. Donc la pornographie n’est autre que le symptôme de l’exhibitionnisme collectif ambiant. L’un ne va pas sans l’autre et l’un entraîne l’autre. Cela dit, c’est bien que chacun puisse avoir la possibilité de se montrer pour trouver sa place, mais malheureusement, c’est devenu tellement excessif qu’il y a des effets nocifs, notamment pour les plus jeunes. Car le monde s’exhibe trop. De ce fait, il produit trop de pornographie (la pornographie étant le symptôme qui en découle) tandis que les jeunes en pleine maturation sont submergés par cet excès d’exhibitionnisme ambiant. Comble du paradoxe, cela va finalement entraver leur accès au système social, y compris dans la dimension pondérée de son exhibitionnisme qui a son utilité pour exister socialement.
" Inconsciemment, il y a une jouissance à séduire les enfants. "
P.M : Vous adoptez une position assez radicale en considérant que la vision de ces images par l’enfant et l’adolescent n’est pas une conséquence fortuite mais qu’elle est voulue, voire planifiée….
G.B : Oui effectivement, c’est un peu le fer de lance de mon propos… en fait, je crois qu’inconsciemment il y a une jouissance à séduire les enfants. Je considère que la pédophilie, que les médias dénoncent en se focalisant sur de pauvres types qui se font prendre, correspond au fond à une tendance collective. J’ai d’ailleurs fait un article un peu dur dans une revue sur ce sujet en reprenant le titre de Henry De Montherlant " La ville dont le prince est un enfant ". Aujourd’hui, on fait de nos enfants des princes voire des rois. Mais des rois de la consommation ; et sous couvert de ce mobile, on les séduit en leur proposant des produits qui les mettent à notre service, ce qui les perturbent profondément. Il y a là un jeu pervers dont on n’a pas vraiment conscience et qui explique en partie pourquoi les jeunes sont si paumés. D’un côté on veut leur donner tout ce qui leur faut, mais de l’autre on anticipe par des sollicitations excessives, qui agissent comme des séductions permanentes dont les conséquences peuvent être gravissimes.
P.M : ...comme par exemple des troubles
du comportement ou psychosomatiques...
G.B : Oui. Il est essentiel que l’adolescent réussisse à se constituer sa propre sexualité au travers de ses propres fantasmes et reconstructions personnelles. Dans le cas contraire, si l’adolescent se laisse prendre par le modèle stéréotypé qu’on lui donne à voir, il va négliger l’imaginaire et risquer de développer ce que les psychosomaticiens appellent les comportements stéréotypés (" le banal " comme dit Sami Ali) bref, faire ce que tout le monde fait. Il y a donc un refoulement (ou au pire un clivage) de toute cette richesse fantasmatique intérieure. Cette panne d’imaginaire va se traduire par une préoccupation centrée sur le pratique, le concret, l’efficace…
G.B : Oui, c’est en effet le terme le plus classique. Lorsqu’on fonctionne sur un mode opératoire, la façon de résoudre les conflits se passe au niveau du corporel. Il y a une projection dans le corps au travers de symptômes somatiques.
L’espace de parole offert a valeur d’initiation et favorise l’élaboration psychique.
Il y a cependant une différence entre voir et regarder… " Voir " semble solliciter une pulsion plus primitive, éventuellement choquante et traumatique, tandis que le regard suppose un apprentissage du voir… c’est-à-dire une capacité à élaborer psychiquement ce qu’on voit…
Oui. Tout à fait.
P.M : Vous dites à ce sujet qu’il faut " éduquer le regard "… qui peut le faire, et comment ?
G.B : Disons que si je suis assez radical dans mes propos, c’est pour qu’on prenne conscience qu’il y a une éducation à faire. Mais je ne suis pas complètement pessimiste et suis loin d’être désespéré. Je crois qu’à toutes les époques il y a eu des excès. C’est surtout une invitation à réfléchir et à voir comment éduquer les jeunes. Sur cette question, je rejoins complètement les idées de Serge Tisseron qui considère que c’est un travail que chaque famille doit pouvoir faire avec ses enfants. Non pas en les poussant à regarder, mais en les amenant à parler de ce qu’ils regardent et à exprimer leur ressenti. Cela est utile face à toutes les images connotées sexuellement ou explicites : qu’il s’agisse d’un film classique, pornographique, ou encore d’une publicité racoleuse. Par exemple, lorsqu’un adolescent est excité par une affiche publicitaire, il est facile de lui montrer que les publicitaires cherchent à avoir prise sur lui. L’espace de parole offert a valeur d’initiation et favorise l’élaboration psychique.
Le procédé consiste à faire régresser
à un niveau où tout le monde est pareil
face à ses pulsions primaires.
P.M : Puisque nous parlons de "parole"… il semble qu’il y ait un clivage de plus en plus grand entre les images et les paroles… curieusement, notre société " tolère " la violence des images en général (pas seulement sexuelles, que l’on songe aux cadavres ou aux blessés complaisamment exhibés dans les reportages)… tandis que les mots sont devenus tabous (attention à ne pas franchir la frontière du " politiquement correct " !). Or les images sont plus primitives que les mots… peut-on parler d’une forme de " régression psycho-sociale " ?
G.B : Oui je suis d’accord. A l’époque du fascisme ou du communisme, l’objectif était d’avoir la mainmise sur les sujets qui devaient marcher tous au même pas, rentrer dans les mêmes moules et adopter les mêmes modèles. Or le système économique actuel arrive sans le vouloir au même résultat. Le procédé consiste à faire régresser à un niveau ou tout le monde est pareil face à ses pulsions primaires. C’est le nivellement par le bas…
je dirais " n’ayez pas peur de
ce qui se passe en vous. "
P.M : Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à un adolescent lisant cet article qui aurait l’intention d’aller surfer sur la vague de certains sites pornos ?
G.B : Je lui dirais de ne pas se laisser piéger ! Car ce qu’il a en tête est certainement plus important que ce qu’il va découvrir sur le net. Autrefois, on condamnait " les mauvaises pensées " des adolescents au sujet de la sexualité. Et bien aujourd’hui on pourrait leur dire le contraire et les inciter à laisser vagabonder leur imagination. L’imaginaire est ce qui doit arriver en premier dans la sexualité, la réalité ne peut s’appréhender qu’en second. Par conséquent, je dirais pour résumer : n’ayez pas peur de ce qui se passe en vous, c’est bien plus important que tout ce que vous pouvez voir ailleurs.