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Ceux qui ne rêvent pas

"Il arrive qu'on devienne insomniaque, renonçant au sommeil par angoisse
devant le ratage de la fonction du rêve."
(Freud - Révision de la doctrine du rêve -
XXIX ème leçon)

       
       
 



Le système sommeil-rêve a une double fonction : le sommeil favorise la restauration somatique, le rêve permet la restauration psychique. C’est la qualité de ces deux fonctions en interrelation qui assure l’équilibre nécessaire à la vie. L’absence de rêves ou les échecs répétés du travail du rêve sont toujours révélateurs de la qualité de la vie psychique d’un sujet  par rapport à sa capacité à faire le lien entre ses représentations et ses affects, et par conséquent à son aptitude à gérer la dépression, les angoisses, les traumatismes, la maladie. Lorsque la vie onirique - donc psychique - est perturbée voire bloquée, les excitations pulsionnelles débordantes empruntent alors les voies du comportement et/ou du somatique. Or, voici un constat qui peut surprendre mais qui n’en est pas moins réel : aujourd’hui les dormeurs rêvent moins qu’autrefois !

       
 
       
 

Aujourd’hui les dormeurs
rêvent moins qu’autrefois
 !

Pour tenter de comprendre ce qui se joue, il convient d'analyser le modèle social qui ne fait que reproduire, à l'échelle collective, les processus psychiques régissant le monde interne de l'individu. Nous sommes en effet en droit de penser que notre société occidentale contemporaine, dans sa quête illusoire d’une toute puissance de la pensée technologique et scientifique (entretenue par le monde médical dans son fantasme de totale maîtrise du corps) ne fait qu’alimenter le psychisme de nutriments psychogènes. Le "panrationnalisme", véritable mythe du factuel, est aujourd'hui porté à son paroxysme dans notre société, qui, déniant la réalité intrapsychique de l'individu, lui propose des substituts d'écoulement pulsionnel inadaptés voire iatrogènes.

Peut-il y avoir des nuits sans rêves ?

"L’activité psychique est efficiente
à tous les stades du sommeil"

A la lumière des expérimentations scientifiques récentes menées sur le sommeil et les rêves, il apparaît que l’activité psychique est efficiente à tous les stades du sommeil.

Comme l'explique Lucile Garma, "La présence d'activités mentales tout au long du sommeil a été démontrée par les études expérimentales [...] élaborées au cours de l'endormissement et au cours de tous les états et cycles de sommeil, durant le sommeil paradoxal [a] aussi bien que durant le sommeil lent léger ou profond. Notre esprit ne connaît pas de repos pendant le sommeil" (2).

Toutefois cette activité mentale nocturne ne s'organise pas systématiquement en tant que rêve. Par exemple, au cours du somnambulisme ou de terreurs nocturnes, qui sont deux perturbations survenant en phase de sommeil lent, L.Garma explique que "ces troubles ne sont pas des rêves ; il n'y a pas de travail du rêve. Ils ne sont ni vécus ni identifiés spontanément comme un rêve par les patients. […] Les terreurs nocturnes et le somnambulisme doivent être classés dans la catégorie des activités oniriques du sommeil. Le mot onirique est pris ici dans le sens d'activités psychiques ne suivant pas "le" modèle du rêve et ne devant pas être considérés comme des rêves." (2)

Selon Freud, " la question de savoir s’il existe un sommeil sans rêves est oiseuse. Rêver signifie prendre conscience d’un contenu de rêve. Mais si l’on entend par rêver l’activité inconsciente, qui ne produit pas nécessairement un rêve, il faut répondre par l’affirmative à la question de savoir si nous rêvons chaque nuit. Nous avons des pensées de rêve chaque nuit, mais nous n’avons pas chaque nuit un contenu de rêve " (1)


Activités oniriques : substituts de rêves ?

Une crise d'asthme en pleine nuit [...]
peut signer l'échec du travail élaboratif du rêve

D'après Paul-Claude Racamier, "l'activité onirique n'équivaut pas forcément à la production d'un rêve." (9)

Quoi qu'il en soit - et bien que Freud fasse une distinction entre "rêve" (contenu latent) et "travail du rêve" (qui produit le contenu manifeste) - on peut être tenté de séparer les rêves d’un côté et les activités oniriques de l'autre afin de bien distinguer la spécificité des processus en jeu. Cependant, le champ d'investigation de la psychanalyse consiste davantage à observer et analyser le mode d'élaboration du travail psychique, et ce, dans le cadre du récit qui en est fait à l’état vigile, plutôt que de réduire les manifestations oniriques à une simple activité électrophysiologique du sommeil, ou de chercher à dégager de ces observations de laboratoire de nouvelles entités nosologiques peu fécondes d'un point de vue psychanalytique.

Par ailleurs comme le souligne S. Ferenczi : "l'interprétation d'un processus donné peut être exact et parfaitement clair d'un point de vue analytique, sans que l'aspect physiologique du processus ait été entièrement élucidé" (3).
Ainsi les " pensées de rêve " que nous avons chaque nuit, ne pourraient-elles pas suivre des voies différentes - autres que le rêve - pour écouler les poussées pulsionnelles débordantes ? Une crise d'asthme en pleine nuit par exemple, peut signer l'échec du travail élaboratif du rêve. En ce sens, il convient certes d'admettre qu'il ne s'agit pas d'un rêve ; mais une telle crise peut toutefois en être un substitut par voie d'écoulement somatique.
Par ailleurs, un enfant qui se réveille la nuit pour jouer est susceptible de continuer sur un plan vigile la réalisation d'un désir que le rêve ne peut contenir. En d'autres termes, le jeu, en tant qu'expression symbolique, pourrait être envisagé comme la prolongation d'un rêve avorté.

Sur un autre plan, dans le somnambulisme par exemple, c'est l'action pendant le sommeil (par réactivation du système sensori-moteur du dormeur sans supprimer le sommeil) qui remplace l'hallucination passive en tant que moyen de satisfaction d'un désir (généralement il s'agit de besoins organiques : boire, manger, uriner, déféquer, etc.). Même si pour le dormeur - généralement frappé d'amnésie - il ne s'agit pas de rêve, on ne peut s'empêcher de faire le parallèle avec les "rêves de commodité" (4) qui visent souvent à satisfaire un besoin organique immédiat parfois suivi d'un réveil à cette fin. Interrogeons nous ici sur le caractère régressif de telles manifestions pouvant être le signe d’une régression prégénitale motivée par des exigences de satisfactions pulsionnelles partielles.  Dans le cas du somnambulisme, le "rêve", en tant que gardien du sommeil, serait-il trop zélé ?

"Selon Michel Fain, un rêve assumant au mieux sa fonction de gardien du sommeil ne laisserait aucun souvenir au réveil : une fois obtenue la décharge hallucinatoire, s'achèverait le désinvestissement que le sommeil exige pour aboutir à un sommeil total. Le rêve serait alors tombé dans la jouissance de l'inconscient. A l'opposé, un rêve remémoré au réveil assure pour le rêveur l'unité et la continuité de la vie psychique, l'intégration du principe de réalité lié au principe de plaisir." (8)

Les "non rêveurs"

"De tels sujets n’ont pas pour habitude
de fréquenter les cabinets de psychanalystes"


L'expérience clinique permet de dégager un certain profil de patients "non rêveurs", bien qu'il soit prudent de relativiser car on ne peut systématiser. Arrêtons-nous toutefois sur ces patients dits "opératoires" fréquemment rencontrés en consultation psychosomatique. Précisons que de tels sujets n’ont pas pour habitude de fréquenter les cabinets de psychanalystes pour une raison simple : leur mode de fonctionnement, essentiellement axé sur le factuel, les rendent totalement imperméables à tout ce qui concerne la vie psychique en général qu’il s’agisse de celle des autres et plus encore de la leur ; ils ne sont par conséquent jamais en demande d’analyse ou de travail psychothérapique. Ces patients sont surtout pris en charge par la médecine compte tenu du caractère somatique de leurs affections.

Cette entité nosologique d’opératoire inclut la notion originelle de pensée opératoire, introduite par Pierre Marty et Michel de M'Uzan lors du XXIIIème Congrès des psychanalystes de langues romanes à Barcelone en 1962 [b]. Pour P. Marty, elle se réfère à la première topique freudienne. Dans une telle configuration, le système Préconscient (Pc) - lieu où se joue normalement les liaisons-déliaisons des représentations - n'assure plus la circulation des représentations entre l'Inconscient (Ic) et le Conscient (Cs), ce qui affecte la capacité à élaborer psychiquement les excitations reçues. Ainsi, en l'absence de fantasmatisation ou de symbolisation, les excitations non écoulées par la voie habituelle (psychique) empruntent alors les sentiers du somatique (la maladie organique) ou celui de la sensorio-motricité (action). Par rapport à ce dernier point, "tout se passe comme si elle [l'action], était imposée au sujet. Mais son originalité consiste surtout en ceci qu'elle ne tend pas à signifier l'action mais à la doubler : le verbe, ici ne fait rien d'autre que répéter ce que la main a fait en travaillant". (p.201) (5)

Ces notions s'articulent autour du modèle freudien décrit dans le chapitre VII de la Traumdeutung à propos de la localité psychique du rêve (localité topique et non anatomique - p.589), ainsi que du schéma de l'appareil animique et de la direction du cours de l'excitation (p.590 à 595) - (4)

Subséquemment, la défaillance fonctionnelle du système d'intégration des pulsions nous permet de mieux comprendre ses répercussions sur le rêve.

"L'échec du rêve révèle ici l'incapacité du dormeur
à s'adapter à sa propre réalité psychique"

Selon Pierre Marty, "Nos sujets ne rêvent pas ou, à tout le moins, paraissent incapables de rapporter leurs rêves. Quand ils le peuvent, du reste, leur récit obéit lui aussi aux règles de la pensée opératoire, il ne fait que détailler un acte ou une succession d'actes précis, toujours intimement liés à une réalité actuelle. Bien entendu de tels rêves impliquent un investissement pulsionnel mais l'absence totale d'associations qui est habituelle ne permet pas d'en apprécier la valeur. C'est peut-être en raison de la carence de leur vie onirique que ces malades sont particulièrement sujets à l'insomnie." (p.206) - (5)

Dans les cas extrêmes dit Freud, "Le moi abandonne le souhait de dormir, parce qu'il se sent incapable d'inhiber les motions refoulées libérées pendant le sommeil, où, en d'autres termes, il renonce au sommeil parce qu'il a peur de ses rêves." (6)

Ainsi l'échec du rêve (qu'il s'agisse de façon habituelle : de son amnésie totale, de sa non élaboration, du caractère factuel de son contenu, ou de son évitement par l’insomnie), révèle ici l'incapacité du dormeur à s'adapter à sa propre réalité psychique. Un tel fonctionnement semble bien montrer comment la défaillance des mécanismes psychiques utilisés pour le travail du rêve (déplacement, symbolisation, condensation, etc.) provoque une certaine " rigidité " psychique dont l’absence de plasticité contraint le pulsionnel à s’écouler directement dans le comportement et/ou le somatique.

Par conséquent, et à défaut d’élaborer ses propres images internes oniriques, l’insomniaque, tout comme le patient opératoire (les deux états pouvant bien sûr coexister), investira le factuel et/ou les images externes : télévision, ordinateur, etc. De tels supports agissent en effet comme de véritables écrans de projection permettant d'externaliser son monde interne sans pour autant lier psychiquement les représentations et les affects, ainsi que l’exprime Rosine Debray : "le surinvestissement de l'ordinateur et de l'écran de cinéma vise à tenir à distance le monde pulsionnel et les relations d'objets vecteurs des affects massifs" (12).

 

Adaptation autoplastique ou alloplastique ?

 Selon le point de vue "bioanalytique" de Ferenczi exposé dans Thalassa, les êtres vivants disposent de deux stratégies d'adaptation. Celle-ci peut être "autoplastique" ou "alloplastique".

L’adaptation autoplastique consiste à réorganiser le corps afin de s'adapter à l'environnement extérieur (par exemple : réduction des besoins, retour à des stades plus primitifs ou encore développement de nouveaux organes ou de nouvelles fonctions organiques). C’est ainsi par exemple que l'autoplastie est un processus de reconstitution par autogreffe d'une partie cutanée lésée. 

L'adaptation alloplastique (du grec allos = autre), consiste à agir sur l'environnement extérieur pour tenter de s'y adapter (rechercher un milieu plus favorable pour vivre, construire des habitations par exemple). Une telle stratégie permet ainsi de s'épargner le lent et pénible effort d'une réorganisation organique interne. Elle est donc plus rapide, plus efficace.

"L'adaptation implique de renoncer à ses objets de satisfaction pour s'habituer à de nouveaux objets, c'est-à-dire transformer une perturbation (toujours pénible au début) en satisfaction. Cela se produit par identification avec le stimulus perturbant puis l'introjection de celui-ci ; ainsi l'épisode perturbant devient une partie du Moi (une pulsion), et le monde intérieur (microcosme) devient ainsi le reflet de l'environnement et de ses catastrophes" (3). Or, le mode de relations objectales du patient opératoire - un non rêveur par excellence comme nous l'avons dit - est assez singulier. Il y a en effet toujours absence d'un objet interne vivant. Selon P. Marty, ses identifications sont superficielles et ne peuvent s'exprimer "dans le meilleur des cas" que "sur un mode mimique" (p.201) - (5).

Ainsi face à l'analyste, le patient opératoire est "tenté de réduire la tension contre-transférentielle en abandonnant inconsidérément l'attitude identificatoire" (7)

"Les premiers rêves de patients opératoires
surviennent [...] lorsqu'une amorce transférentielle
s'est engagée avec l'analyste"

Nous pensons que c'est - en amont - la défaillance du système "identification-introjection" due à une relation objectale primaire " insuffisamment bonne ", généralement traumatique - qui rend impossible au rêve la tâche adaptative consistant à transformer la perturbation en satisfaction ; ceci a pour conséquence d'inhiber le flux de liaisons-déliaisons des représentations qui se joue dans le système préconscient censé transformer le traumatisme en réalisation de désir.

Cette idée est étayée par le fait que les premiers rêves de patients opératoires surviennent (souvent au bout de longs mois d'analyse, voire plusieurs années) lorsqu'une amorce transférentielle s'est engagée avec l'analyste, c'est-à-dire lorsqu'il y a émergence d'une nouvelle relation objectale, jusque là défaillante faute d'une bonne interaction psychique avec l'environnement précoce du sujet.

C'est alors que l'analyste peut devenir, selon la notion de P. Marty : un "préconscient auxiliaire" (11). Ce préconscient auxiliaire n'est autre que le préconscient de l'analyste, mis par ce dernier à la disposition du patient pour palier à son préconscient défaillant, et lui permettre ainsi de réactiver sa dynamique psychique élaborative.
C’est ainsi que le rêve devient, par son récit en séance, le matériel psychique de choix au service de la secondarisation, et in fine de la restauration des fonctions du préconscient.

---------------------------------- Cas clinique -----------------------------------

Nous pourrions étoffer nos propos par l’exemple clinique de P. Dubor (*) à propos d’un patient souffrant de Rectocolite Hémorragique à qui il prescrira un neuroleptique (Dogmatil : le sulpiride) connu pour ses propriétés " antipsychosomatiques " comme le qualifiera P. Dubor en précisant : " qu’on me pardonne ce terme vague et imprécis mais il n’est pas de moi et correspond au type d’impression que des utilisateurs non spécialisés en ont donnée. " S’ensuit une nette amélioration somatique, avec des nuits troublées par des rêves d’angoisse. Au fil de l’investigation clinique on découvre qu’il y a un lien entre l’apparition des rêves et la disparition de ses diarrhées. Celles-ci s’estompent dès le lendemain des rêves.

P. Dubor précisera : " Parralèlement à l’action pharmacodynamique que je qualifierais de terminale, peuvent apparaître des formations psychiques (fantasmes, rêves, etc.) dont l’élaboration peut améliorer la valeur thérapeutique de certaines techniques d’entretien […] les capacités élaboratives nouvellement créées par l ‘amélioration médicamenteuse peuvent être rendues opérantes (plus signifiantes) grâce à la mise en relation psychothérapique qu’elles permettent. "

Bien que cette réflexion porte exclusivement sur l’action du psychotrope, rien n’est dit sur la nature de la relation transféro-contre-transférentielle susceptible de débloquer à elle seule les ressources psychiques oniriques du patient.
Toutefois, l’intérêt d’un tel exemple réside dans la mise en évidence de la relation psycho-somatique entre rêves et processus somatiques, en dehors même de toute investigation psychanalytique.

(*) P. Dubor – " Action des médicaments psychotropes sur les processus de liaison : dans la génèse des phantasmes et des représentations " in L’information psychiatrique – 51, 6 (1975) - Cas cité par Alain Ksensée dans la Revue Française de Psychanalyse - 2002 - LXVI


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Psychanalyse et rêves : solutions autoplastiques

"Lorsqu’un événement traumatique externe survient,
il n’agit plus de l’extérieur ; c’est son souvenir ou sa perception [...] toujours active qui est psychogène"

 On ne peut s'empêcher de faire un parallèle entre la stratégie autoplastique et le travail psychanalytique qui consiste, dans son action thérapeutique, à réorganiser les fonctions psychiques internes de l'individu pour réparer ses blessures narcissiques et optimiser ses capacités d'adaptation futures pour faire face aux divers traumatismes de la vie. Dans notre société occidentale moderne, la méprise, grave de conséquences, consiste à traiter le mal comme s'il venait toujours de l'extérieur, alors qu'il est intériorisé. Lorsqu’un événement traumatique externe survient, il n’agit plus de l’extérieur ; c’est son souvenir ou sa perception endo-somatopsychique toujours active qui est psychogène. C’est ainsi que notre propre univers pulsionnel interne devient particulièrement pathogène s’il est dénié ! Il est donc vain et erroné d'adopter ici des solutions de type exclusivement alloplastique dont l'objectif est toujours de faire taire les pulsions pour réduire au silence les symptômes.

Or le rêve - au même titre que la cure psychanalytique - est un processus autoplastique qui suppose un désinvestissement des intérêts externes pour se consacrer aux revendications pulsionnelles internes en empruntant comme le qualifie Freud : la "voie régrédiente" ; c’est-à-dire celle qui permet la satisfaction hallucinatoire. Celle-ci "ne cherche pas à réparer les carences à l'origine du trouble, elle utilise la voie existant chez chacun, celle du rêve, voie destinée dès son origine à protéger le sommeil, c'est-à-dire voie de la trace des échanges positifs que ce sommeil est apte à contenir." (10)

"Lorsque la voie régrédiente est bloquée, c'est
l'issue progrédiente qui sera empruntée,
à savoir la tentative de satisfaction réelle"

Toutefois, lorsque la voie régrédiente est bloquée, comme c’est le cas pour notre insomniaque ou notre patient opératoire, c'est l'issue progrédiente qui sera empruntée, à savoir la tentative de satisfaction réelle.
Les insomniaques par exemple, sont de grands consommateurs d’images. Ils peuvent passer des nuits entières devant leur écran de télévision indépendamment de l’intérêt des émissions diffusés, zappant compulsivement d’un programme à l’autre. Or les stimulations incessantes recherchées dans ces images sans âme, ne sont que des procédés autocalmants [c] visant à abaisser le niveau d'excitation jusqu’à l’apaisement, souvent jusqu’à l’épuisement.

Il y a donc bien abaissement d'une tension, mais il s'agit d'une décharge dont la sensation vise à remplacer les représentations et les affects qui ne peuvent s'élaborer psychiquement. "Le procédé autocalmant remplace l'impossible fantasme d'une jouissance par l'orgasme par un substitut : la recherche de l'apaisement. […] Le retour au calme n'est qu'une décharge qui se distingue de la jouissance qui comporte une décharge plus une satisfaction" (15).

Il n’y a pas de place pour une activité psychique élaborative. C’est l’échec de la solution hallucinatoire qui pousse le sujet à des comportements mécanisés soumis à une compulsion de répétition sans fin.



Les médicaments psychotropes et le rêve

"La plupart des somnifères ont aussi des propriétés anxiolytiques. Ils permettent de rétablir le sommeil en réduisant l’angoisse contenue dans le rêve"

Selon Vassilis Kapsambelis (17) aucun médicament hypnotique n’est capable de produire un sommeil physiologique naturel semblable à celui du dormeur ne présentant aucun trouble du sommeil. Tous les médicaments hypnotiques et psychotropes interfèrent avec le sommeil en modifiant son architecture habituelle, notamment en agissant sur le sommeil paradoxal dont nous savons qu’il n’est pas seulement lié à l’activité onirique en soi, mais plutôt à la capacité de mémorisation du rêve, donc de sa possible élaboration sous forme de récit.
Comme Freud l’indiquait : "Il arrive qu'on devienne insomniaque, renonçant au sommeil par angoisse devant le ratage de la fonction du rêve." (16) Or la plupart des somnifères ont aussi des propriétés anxiolytiques. Ils permettent de rétablir le sommeil en réduisant l’angoisse contenue dans le rêve.

Ainsi " Les psychotropes actuels ont réussi la quadrature du cercle : on peut désormais avoir peur de ses rêves et ne pas renoncer pour autant au sommeil, il suffit de les supprimer. [...] Ce n’est plus rêver pour dormir – l’idée que Freud se faisait de la mission physiologique des rêves. Ce n’est même plus dormir pour rêver – une nécessité pour atténuer le malaise dans la civilisation du temps de Freud [...]. C’est désormais rêver ou dormir, le sommeil étant réduit à sa plus stricte fonction physiologique, au sens le plus mécanique et désanimé de celle-ci. " (17)

Doit-on dans ces conditions s’étonner que les rêves s’effacent de la vie onirique des dormeurs lorsqu’on sait que la consommation des psychotropes augmente de façon significative, les français étant les plus grands consommateurs d’Europe ? [d]

Il est bien sûr parfois indispensable de restaurer une petite quantité de sommeil grâce à l'action de psychotropes. Toutefois, l'écoute " maternante ", en un mot transférentielle, du traditionnel médecin de famille (devenu médecin " traitant ") s'est transformée au fil des décennies en un examen technique formaté, à l'issue duquel sera systématiquement prescrit des médicaments, réduisant ainsi le médecin, à un simple " distributeur automatique d'ordonnance " comme le qualifie Vassilis Kapsambelis (17). La solution proposée s'éloigne de la prise en charge réparatrice nécessaire, qui, pour être efficiente, doit toujours emprunter dans un premier temps des voies psychiques archaïques, irrationnelles : animiques. On mesure ainsi le fossé qui sépare l'archaïsme de l'appareil psychique humain d’un côté, de la modernité de l'appareil cognitif de l’autre. Ce dernier, plus récent sur l’échelle évolutive, est mis à contribution par le moi pour tenter de supplanter " l’ancien système".

"Le monde occidental moderne se comporte
comme notre patient opératoire..."

Notre société, et d’une manière générale le monde occidental moderne, se comporte comme notre patient opératoire : l'appareil cognitif est surinvesti afin d’adopter des solutions alloplastiques rationnelles, au détriment de l'appareil psychique, ce dernier étant pourtant le seul garant de la capacité à gérer les conflits, la dépression, les traumatismes de la vie, voire les maladies somatiques.Or le développement de l'appareil cognitif dépend directement de l'efficience de l'appareil psychique. Nous savons bien qu'il est impossible d'effectuer un apprentissage, d’accomplir des tâches difficiles ou de prendre des décisions sans un minimum de calme intérieur, et que l'émergence d'angoisses suffit à faire disparaître tout raisonnement logique.

"Lorsque l’affect se tait, le corps parle"

André Green l'a déjà formulé en ces termes : "Quand l'affect parle, le discours se tait" (13). On pourrait ajouter : lorsque l’affect se tait, le corps parle. Or, lorsque la médecine cherche aussi à faire taire le corps… que reste-t-il comme moyen d'expression, et donc d'existence ? C’est bien pourquoi la psychanalyse est utilisée "non pour la répression des symptômes - ce qui différencie la méthode analytique des autres procédés de psychothérapie - mais comme force de pulsion pour amener le moi du malade au surmontement de ses résistances" (14).

C'est précisément dans le surmontement de telles résistances qu'un premier pas sera franchi pour permettre au patient une réorganisation de ses fonctions psychiques internes - en passant notamment par une réhabilitation du rêve – en tant que processus de régulation psychosomatique. A l’inverse, notre société occidentale moderne surinvestit le factuel en adoptant une stratégie alloplastique : la " pensée opératoire " dont l’une des caractéristiques est précisément d’effacer l’irrationnel, la fantasmatisation, le rêve, et toute trace d’activité onirique au profit de la réalité concrète.

Or, seule la voie régrédiente assurant la satisfaction hallucinatoire permet une liaison pulsionnelle réorganisatrice, qu’elle soit empruntée au sein du rêve ou d’une cure psychanalytique.

Doit-on pour autant allonger toute la société sur un divan ? sur ce point, il ne faut peut-être pas rêver…

 

P.MENARD

Notes

[a] La communauté scientifique a longtemps pensé que les rêves ne survenaient qu'en phase de sommeil paradoxal. Or, les expériences menées en 1993 par D. Foulkes - psychologue cognitiviste - montrent que les fréquences de récits de rêves de sujets réveillés pendant un sommeil lent profond peuvent atteindre plus de 70%. Tous les stades du sommeil sont donc propices à la production de rêves. Toutefois, la faculté de mémorisation est supérieure lorsque le sujet est réveillé en période de sommeil paradoxal, ce qui permet d'ailleurs d'obtenir des récits de rêve auprès de toutes les personnes, y compris celles qui prétendent ne jamais rêver. En revanche, la remémoration est très difficile après un réveil en sommeil lent. Dans tous les cas, le rêve qui survient le plus aisément à la conscience est celui précédent immédiatement le réveil quelle que soit la phase de sommeil concernée. (Retour texte h)

[b] La notion de "pensée opératoire" a été ultérieurement intégrée par P. Marty dans celle, plus large, de "vie opératoire", centrée sur l'activité événementielle, où les préoccupations concrètes deviennent une solution défensive contre le trauma. Toutefois l'action, bien que rendue consciente - comme peut l'être n'importe quel autre symptôme - n'est pas pour autant connectée à une pensée. Le sujet opératoire n'est pas en mesure de "penser" son acte ou sa maladie. (texte h)

[c] La notion de procédé autocalmant a été introduite par Gérard Szwec en 1992 lors de la journée d’étude de l’IPSO et publiée en 1993 : " les procédés autocalmants par la recherche répétitive de l’excitation " - revue française de psychosomatique - PUF - 1993 (texte h)

[d] D'après une étude du CREDES (Centre de Recherche, d'Etude et de Documentation en Economie de la Santé) publiée dès 1996. Par ailleurs, selon les chiffres de l'assurance maladie, la sécurité sociale a remboursé en 2003 plus de 150 millions de boîtes de psychotropes, soit 2,5 boîtes par Français. Il ne s'agit pas non plus de condamner en bloc les psychotropes. Ils sont parfois utiles pour restaurer une petite quantité de sommeil permettant un réaménagement des fonctions psychiques défaillantes. Mais dans 90% des cas, ces médicaments sont prescrits par des généralistes sans accompagnement psychothérapique, ce qui ne laisse aucune place à l’élaboration psychique. (texte h)

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Bibliographie

(1) Freud - "Minutes de la Société psychanalytique de Vienne 1", séance du 27/10/1907 - Gallimard.

(2) Lucile Garma - "Les rêves et les activités mentales du dormeur" - Revue française de psychosomatique - 1998 – PUF

(3) Sandor Ferenczi - "Thalassa" - Payot

(4) Freud - L'interprétation du rêve - Œuvres complètes - 1900 - PUF

(5) P. Marty et M. de M'Uzan - "La pensée opératoire. Intervention sur le rapport de M. Fain et de C. David : Aspects fonctionnels de la vie onirique", XXIIIème Congrès des psychanalystes de langues romanes, Barcelone, 1962, in Revue française de psychanalyse, XXVII, numéro spécial (1963).

(6) Freud - "Complément métapsychologique à la doctrine du rêve" - Œuvres complètes - 1915 – PUF

(7) P. Marty - M. de M'Uzan - C.David - "L'investigation psychosomatique" - PUF

(8) Jean-Paul Obadia - "Nouvelle contribution à la sémiologie du rêve" - Revue française de psychosomatique - 1998 – PUF

(9) Paul-Claude Racamier - "Rêve et psychose : rêve ou psychose" - Revue française de psychanalyse - 1976 – PUF

(10) Michel Fain - "Système sommeil-rêve" - Revue française de psychosomatique - 1998 – PUF

(11) Pierre Marty - "L'ordre psychosomatique" - 1980 – Payot

(12) Rosine Debray - "L'examen psychologique de l'enfant à la période de latence" - Dunod

(13) André Green - "Le discours vivant. La conception psychanalytique de l'affect" -1973 - PUF

(14) Freud – " La question de l'analyse profane" - Œuvres complètes - 1926- PUF

(15) Gérard Szwec - "Les galériens volontaires" - PUF

(16) Freud - "Révision de la doctrine du rêve" - XXIX ème leçon - Œuvres complètes – PUF

(17) Vassilis Kapsambelis – "Rêver ou dormir" - Revue française de psychosomatique - 1998 - PUF

 


     

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