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Allergie et relation d'objet allergique

« Un allergique n’a qu’un désir, unique et capital : se rapprocher le plus possible de l’objet jusqu’à se confondre avec lui.»
(Pierre Marty - La relation d’objet allergique - 1958 )

 
     
 
 



Quel registre défensif l’individu adopte-t-il lorsqu’il est confronté à un conflit : Solution psychique ? Solution somatique ? Nous illustrerons, au travers du mécanisme de l’allergie, comment l’interrelation psyché-soma s’articule, et nous tenterons de clarifier le traditionnel débat portant sur la nature « psychogène » ou non du symptôme, et de son éventuel « sens » symbolique.
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Pierre Marty :  La relation d'objet allergique

Pierre Marty, alors secrétaire de la Société Psychanalytique de Paris, introduisit la notion de «relation d’objet allergique» en 1957 lors d’un exposé à la SPP, publié en 1958. Ce mode très singulier de relation objectale se rencontre chez de nombreux patients présentant des allergies diverses : asthme, eczéma, coryza spasmodique, urticaire, rhume des foins, œdème de Quinke, migraines.
L'auteur le décrit brièvement ainsi : "Un allergique n’a qu’un désir, unique et capital : se rapprocher le plus possible de l’objet jusqu’à se confondre avec lui." [1]
Une telle confusion s’exprime jusque dans le discours du patient de Pierre Marty qui lui dit : «Je viens vous voir parce que vous êtes asthmatique» ou bien «Vous désirez sans doute que je vous parle de votre mère ?».
Ainsi, les limites entre le corps (ainsi que le psychisme) de l’analyste et de celui du patient sont inexistantes, il y a fantasme de fusion, voire illusion de faire réellement un avec l’autre. De même, cette volonté de rapprochement se traduit-elle par une propension particulière à tutoyer l’autre, même lorsqu’il s’agit d’un inconnu. Ce déni des distances entre soi et l’autre est une manière d’effacer les différences, une stratégie pour éviter les conflits.
La notion de relation d’objet allergique a évolué pour laisser place au terme plus courant d’allergie essentielle (ou organisation allergique essentielle), qui correspond plus largement à une réaction somatique à tout corps étranger, ou à toute séparation d’avec l’objet, qu’elle soit réelle ou imaginaire.


Joyce McDougall : La relation "osmotique"

Joyce Mac Dougall, dans le cadre de sa pratique professionnelle et de ses réflexions personnelles, est - comme tout psychanalyste - également amenée à rencontrer ce type de patients. Dans " Théâtre du corps", elle consacre un chapitre intitulé « un corps pour deux », dans lequel elle relate la scène suivante, vécue avec une patiente polysomatisante (a) nommée Georgette : « Un jour, je revenais de vacances, la peau manifestement brûlée par le soleil. En me voyant, Georgette s’écria : « Mais qu’est-ce que vous avez fait à mon visage ? » [2] .

Joyce McDougall note également la spécificité de la relation objectale de ce type de patients. Elle postule l’existence d’un fantasme universel qui pousse l’être humain à ne faire qu’un avec «la mère univers». On retrouve ici les mêmes caractéristiques que l’organisation psychique «allergique» qui cherche à fusionner avec l’objet.

Il est important de préciser que si l’affection somatique allergique est souvent en corrélation avec l’organisation « psychique allergique », l’inverse n’est pas toujours vrai. Autrement dit, certains sujets peuvent présenter une organisation psychique allergique sans pour autant être atteints d’une affection somatique. Le cas échéant, le terrain somatique reste néanmoins fragile, et les données cliniques confirment le fait que certains sujets - selon leurs modalités régressives spécifiques - peuvent développer une allergie s’ils sont confrontés à une situation traumatique, notamment en rapport avec la perte d’objet (séparation ponctuelle, rupture, deuil, etc.).

(a) Ulcère gastrique, rhinites et angines chroniques, rhumatismes invalidants, asthme, oedèmes allergiques, eczéma…

Allergie et phobie du visage de l’étranger

Dans sa quête de fusion avec l’objet pour ne faire qu’un avec lui, le sujet allergique peut également déclencher une crise lorsqu’il est confronté à une relation triangulaire, c’est-à-dire quand il se trouve en présence de deux objets différents qu’il est impossible de confondre. Cette situation s’origine précocement au sein de la triade familiale ; dans des conditions normales d’évolution, l’enfant doit investir libidinalement un objet primordial : généralement la mère (entre 0 et 8 mois), puis un tiers «autre que la mère» (de 8 à 15 mois). Toutes ces étapes ont été définies par René A. Spitz qu’il a appelées « les stades de la relation objectale ».
Les deux derniers stades peuvent être repérés par des signes visibles : ils correspondent aux «points organisateurs du psychisme» (cf. tableau + animations ci-dessous) :

Les 3 stades de la relation objectale (et les 2 points organisateurs)
- de René A. Spitz -
Stade
Période
Caractéristique
Indicateur visible
1 - Stade préobjectal
0 à 3 mois
Non différenciation entre l’enfant et sa mère (pour l’enfant, son corps et l’environnement externe ne sont pas séparés de lui
-
2 - Stade du «précurseur»
de l’objet
(1er point organisateur)
3 à 8 mois
Ebauche de relation à l’objet. Réponse du bébé par le sourire. Toutefois, il s’agit d’un sourire automatique à tout visage vu de face. Le bébé perçoit une « forme » (gestalt-signe) indifférenciée : tous les visages sont interchangeables.
(Cf. animation A)

3 - Objet libidinal
(2ème point organisateur)
A partir de
8-9mois
L’enfant différencie le visage de sa mère de celui d’un étranger.

Phobie du visage de l’étranger .
Cette étape est souvent absente ou a été retardée chez les sujets allergiques. (Cf. animation B)

Animation A :

Animation B :

 


Dans des conditions de développement normales, ce 2ème point organisateur du psychisme se manifeste par une réaction phobique de l’enfant (vers 8-9 mois environ) lorsqu’il voit un visage «étranger». Il s’agit de la toute première phobie infantile : la phobie du visage de l’étranger (mise en évidence par René A. Spitz - cf. tableau ci-dessus - et réinterprétée par Sami Ali en fonction d’observations plus précises).

Cette phobie se manifeste le plus intensément lorsque l’enfant est en présence de deux personnes : sa mère et un étranger. Le scénario précis, tel que l’a identifié et précisé Sami Ali, est toujours le même :

1/ l’enfant détourne la tête pour chercher le visage de sa mère,

2/ il compare les deux visages, et constate une différence entre les deux,

3/ Il est saisi par l’angoisse et se met à pleurer.

Or cette étape phobique, qui est particulièrement structurante pour le développement futur de l’enfant, est très souvent absente chez les sujets allergiques. Nous constatons en effet que lors d’une crise allergique, l’organisme réagit à la place d’une réaction psychique d’angoisse. De plus, les données cliniques montrent que l’émergence de phobies chez de jeunes enfants asthmatiques en cours de psychothérapie, atténue, voire supprime les crises d’asthme [3]. Ce mécanisme de bascule entre les manifestations somatiques et psychiques, correspond à ce que nous avons appelé la « bipolarité psychosomatique » (u cf. animation).

_______________        Note complémentaire      ________________

Phobie et refoulement originaire

j’ai pu constater, par rapport à mes propres observations, que « l’étranger » peut toutefois être une personne amie, membre ou proche de la famille, que l’enfant a déjà vu à plusieurs reprises lorsqu’il était au stade du précurseur de l’objet : la réaction «phobique» peut donc néanmoins se déclencher en présence de cette personne déjà connue, vue épisodiquement, mais dont la représentation a été refoulée par l’enfant. On peut supposer qu’il s’agit là du refoulement originaire. Cette première mise à l’écart psychique permettrait d’assurer la fonction d’identification et d’incorporation d’un seul objet privilégié, et d’éviter l’angoisse de la tiercéité. Comme « c’est l’angoisse qui crée le refoulement et non l’inverse » (selon Freud) je pense que ce refoulement « originaire » (provoqué par le moi en cours de maturation), se produit à partir d’un « signal d’angoisse », qui n’est pas pour autant l’angoisse proprement dite. Or l’effraction dans le réel, du visage de l’étranger, va déclencher successivement :

  1. une angoisse réelle,
  2. une peur réelle (qui est une confrontation devant un objet réel : un visage étranger).

C’est cette peur « originaire » (et non l’angoisse) qui serait le premier et véritable trauma psychique. On se réfère toujours au traumatisme de la naissance, mais il s’agit d’un trauma physiologique, qui d’ailleurs n’est pas nécessairement le trauma originaire, car il peut aussi être provoqué par un trauma in utero, bien plus grave et plus marquant que la naissance, celle-ci étant un processus naturel auquel l’organisme est phylogénétiquement préparé.
C’est en ce sens que le premier trauma « moïque » (provoqué par la PEUR du visage de l’étranger) est un véritable « organisateur psychique». Il est l’éprouvé psychique nécessaire pour permettre à l’enfant de développer par la suite de véritables « phobies infantiles ». Jusque là donc, il n’y avait ni angoisse véritable, ni phobie véritable. En effet, « Le ça ne peut pas avoir de l’angoisse comme le moi, il n’est pas une organisation, ne peut juger de situation de danger. » […] « le moi est le lieu de l’angoisse proprement dite » (Freud - Inhibition, symptôme et angoisse - OCFP XVII – 1926 - p.256)


D’une certaine manière, on pourrait schématiser les choses ainsi :
l’enfant doit vivre deux gestations de 9 mois et deux traumatismes « structurants » :

1/ dans un premier temps, l’enfant EST le corps de sa mère pendant 9 mois avant la séparation physiologique : le traumatisme de la naissance > point de départ de l’autonomisation des fonctions biologiques

2/ dans un second temps, l’enfant EST le visage de sa mère pendant 9 mois, avant la séparation psychique : le traumatisme provoqué par le visage de l’étranger > point de départ de l’autonomisation des fonctions psychiques.

 

______________________________________________________

Quel rapport entre l’allergie et l’absence de phobie du visage de l’étranger ?  

Tout d’abord, il peut paraître aberrant d’assimiler ces deux mécanismes apparemment opposés: l’un étant physiologique (l’allergie, qui est un dysfonctionnement du système immunitaire), tandis que l’autre est essentiellement psychique (la phobie, qui est liée à une représentation mentale). Toutefois, ces deux facteurs restent en interrelation permanente, et présentent des points communs qui sont énumérés dans le tableau ci-dessous :

Facteurs de comparaison entre allergie somatique
et organisation psychique allergique

Facteurs
communs concernés
Allergie
( somatique)
Organisation allergique
(psychique)

Problème de différenciation :
Frontière / identité

Mon corps / corps étranger (physique) Moi / non-moi
(psychique)

Problème
d’assimilation

Il est question pour l’organisme d’assimiler ou de tolérer une substance (par exemple un aliment ou un pollen) Il est question pour le psychisme d’introjecter un objet (l’incorporer)
Réaction de défense
face à un objet jugé dangereux, mais qui ne l’est pas.
Les allergènes - aliments, pollens, etc. - bien que non dangereux pour l’organisme, déclenchent néanmoins une réaction de défense physiologique comme s’il s’agissait de véritables bactéries ou virus. L’étranger n’est pas « dangereux ». Par ailleurs l’enfant n’a jamais eu d’antécédent déplaisant avec lui. Malgré tout, il y a une réaction de défense psychique par le déclenchement de l’angoisse.

Dans l’allergie :
Le corps réagit «phobiquement» à l’égard d’une substance allergène en la rejetant.

Dans la phobie :
Le sujet rejette psychiquement un objet : la première phobie est le visage de l’étranger.
Lorsque l’enfant ne passe pas par cette étape, cela signifie qu’il continue de voir en chaque personne le visage de sa mère. Il reste fixé au 1er point organisateur : il continue de «sourire» à tout le monde, est familier avec toute personne, indistinctement. Ainsi, toutes les personnes sont interchangeables. Dans ce cas, le corps va gérer somatiquement une phobie qui n’a pas pu être « psychisée ». c’est ainsi que la crise allergique se déclenche dès qu’une situation d’angoisse se présente.

On voit ici comment l’interrelation psyché-soma s’articule lorsque l’individu est confronté à un conflit : la stratégie défensive adoptée peut être soit psychique, soit organique pour résoudre le même type de problème. Du point de vue économique, la voie la plus viable, mais aussi la plus complexe, est la solution névrotique (phobique). Lorsque le relais psychique ne peut être assuré, le corps va puiser dans ses propres ressources archaïques : son patrimoine génétique. Cette manière de considérer les choses permet de dépasser le traditionnel débat sur l’origine «psychogène» ou non du symptôme, ou de son éventuel sens symbolique. Rappelons que, d’une manière générale (et ceci est valable pour tout symptôme), une angoisse non élaborée psychiquement peut se décharger directement dans le corps (ce qui correspond à la classification psychanalytique des névroses actuelles - c'est-à-dire les maladies organiques lésionnelles - qui n’ont pas de sens symbolique).
Par conséquent, le « choix de l’organe » paraît davantage déterminé - en amont - par le terrain génétique, ou éventuellement par des fixations à des traumas (qui peuvent être ultra-précoces, in utero) et qui vont solliciter l’organe ou la fonction déjà sensible ou fragilisé(e).
Ainsi, le « sens » attribué au symptôme, peut-il être entendu comme un travail d’élaboration psychique « secondaire », qui se fait dans un second temps, notamment dans le cadre d’une analyse, en « après-coup ». On peut toutefois s'interroger sur le sens des crises dites "d'évocation" qui se déclenchent lorsque le sujet y pense, ou se trouve confronté à une reproduction factice de l'objet allergène (rose en matière plastique par exemple).


L’investigation psychosomatique

Elle permet, à partir de l’analyse de l’organisation psychique du patient (via ses modalités relationnelles objectales et pas seulement selon le critère structural classique, névrose / psychose), d’évaluer :

- ses potentialités de décompensations somatiques,

- de déterminer la pertinence et l’efficacité des moyens thérapeutiques qui vont être adoptés. Si le traitement médical peut en effet supprimer le symptôme, il risque en revanche d’entraîner chez le patient un état confuso-onirique faute d’objet de substitution. Or l’analyste pourra justement remplir cette fonction objectale.


Par ailleurs, l’effet traumatique de la relation « triangulaire » doit également être pris en compte dans le cadre des interventions à la fois médicales et psychothérapiques. Des interventions médicales excessives (trop d’examens, nombreux traitements, etc.) peuvent être vécues comme des opérations intrusives susceptibles de provoquer des réactions en chaîne ou une inefficacité du traitement. Quant au thérapeute, l’action même d’interpréter a un effet tout aussi intrusif. L’acte interprétatif fait effraction ; il sépare, disjoint les «représentations» pour les mettre en perspective ; il constitue donc un élément étranger, ce qui a pour effet de réinstaurer une situation « triangulaire », traumatique, qui risque de provoquer des décompensations somatiques. Comme on le voit, la priorité n’est pas de lever immédiatement le symptôme ou de chercher à tout prix une causalité psychique symbolique. Il est en revanche indispensable d’instaurer dans un premier temps, un cadre thérapeutique « suffisamment bon » afin d’offrir au patient un espace (transitionnel) de réanimation de ses fonctions d’intégration objectales.

Selon Pierre Marty, « La psychanalyse classique peut être largement utilisée dans le traitement de nombreux états allergiques et je m’étonne que certaines affections comme la migraine ne soient pas encore inscrites en grosses lettres dans le champ des indications typiques de la psychanalyse classique. » [1]


P.MENARD



Bibliographie

[1] Pierre Marty - La relation d’objet allergique - Revue Française de Psychanalyse - 1958- XXII

[2] Joyce McDougall - Theâtres du corps - Gallimard - 1989

[3] Gérard Szwec - La psychosomatique de l’enfant asthmatique - 1993 - PUF


 


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